samedi 1 septembre 2018

MON LONG MAI 68 ( 3 ) : AVRIL 1970 - Αλαβαρακ ! LA " SEMAINE GRECQUE " CONTRE LA DICTATURE DES COLONELS

Je reprends ici le blog sur la "semaine grecque" des étudiants de l' ULB en avril 1970 . publié  déjà en mars 2015, en replaçant ces évènements dans la continuité des événements du "long mai 68".
Semaine de combat antifasciste , mais aussi combat dirigée contre les autorités politiques,dont la réponse a été la répression brutale par la police et la gendarmerie. Etait visé en particulier  l'homme fort du moment, Henri Simonet, bourgmestre d'Anderlecht, président du Conseil d'Administration et figure de pointe du PS bruxellois, partisan de la manière forte pour mater la rébellion étudiante.(1)

La "semaine grecque" est  également évoquée dans l'exposition "Mai 1968, ils ont osé" présentée à Bredene ( centre Staf Versluys) dans  le cadre de Manifiesta 2018, les 8 et  9 septembre 2018.(2)
Chaque thème de la révolte étudiante, est abordé,dans les 2 langues, par un panneau illustré de photos et documents commentés par un "vétéran"  et un jeune.

MANIFIESTA 2018 : Expo "Mai 68 ils ont osé" Centre Staf Versluys -Bredene  (24/08-12/09)   (https://www.manifiesta.be/fr









Αλαβαρακ ! 
Αλαβαρακ ! :A la baraque !" en alphabet grec
La « baraque » était le nom que les étudiants de l' ULB avaient donné, en avril 1970, au luxueux hôtel de maître situé juste en face du campus , 25 avenue FD ROOSEVELT, et qui abritait le « CERCLE DES NATIONS »
Le lundi 20 avril 1970, y était organisée, à l'invitation de l'ambassadeur grec, une réception à l'occasion de l'anniversaire du coup d'état militaire des colonels du 21 avril 1967 .
En réaction, la communauté universitaire s' est mobilisée sur le campus, et de violents affrontements ont été provoqués par des incursions répétées de la police, jusque dans les chambres d'étudiants de la cité universitaire


 AVRIL 1970: MANIFESTATION    DEVANT " LA BARAQUE"

Cette soirée du lundi 20 avril a été suivie par l'élargissement du mouvement de protestation : meetings au Janson, manifestations au centre de BRUXELLES, et par la mobilisation ,pendant une semaine entière, de toute la communauté universitaire pour défendre le campus contre les intrusions policières, et pour exiger la rupture des relations diplomatiques avec les colonels.
La semaine a culminé avec une grande manifestation anti-impérialiste le 26 avril qui, prévue contre l'agression américaine au VIETNAM  , s'est transformée aussi en marche contre les colonels , pour le retrait de l'OTAN, et contre la répression policière contre le mouvement étudiant.

Ce que la « semaine grecque » de 1970 avait mis en évidence, c'était la fusion, à travers un cercle huppé comme le « Cercle des nations » , de puissants milieux d'affaires, de journalistes de la presse écrite et audio visuelle et d' hommes politiques ( de droite, comme « de gauche ») avec une extrême droite feutrée et policée- on ne parlait pas de « cordon sanitaire » à l'époque.
Elle avait aussi montré la tentation de la gouvernance autoritaire de grandes pointures de la politique belge, comme PAUL VAN DEN BOEYNANTS (PSC) et HENRI SIMONET (PSB) – tous deux par ailleurs membre du Cercle des Nations...
Ce que les étudiants mirent à nu avec le  slogan percutant:                                  
    «VDB, SIMONET,COLONELS EN CRAVATE"

UNE CAFETARIA ULTRA CHIC

En avril 1970 donc, l'ambassadeur des colonels à BRUXELLES, BASILE CALEVRAS, invite le 20 au soir le TOUT BRUXELLES à une réception à l'occasion du 3ème anniversaire du coup d'état
militaire .
C'est le « CERCLE DES NATIONS » qui accueille cette réception .

Mais qu'était ce Cercle des Nations, qui a prétendu avoir seulement mis en location ses locaux , comme il l'avait fait pour l'anniversaire de la reine des PAYS BAS  ?
Son « Président - Directeur » était un certain PAUL VANKERKHOVEN
Son parcours illustre comment l' extrême droite a infiltré les milieux d'affaires, la presse, les partis politiques et noyautait efficacement la droite de la droite, en l' occurrence le CEPIC – aile droite du PSC – PPE.
En 1967 , il est un des membres fondateurs,de la « LIGUE INTERNATIONALE POUR LA LIBERTE » dont l'objectif était de "mettre un frein à  la subversion et à rappeler au monde libre le danger qu'il court en subissant sans réagir l'incessant conditionnement de la propagande communiste, toujours plus insidieuse et toujours plus tentaculaire".
TAIWAN CELEBRE LA WACL
La LIGUE était en fait la section belge de la WACL ( WORLD ANTICOMMUNIST LEAGUE)
Tout un programme, quand on sait que la WACL est le résultat de la fusion en 1967 de la Ligue anticommuniste des peuples d’Asie (APACL) et du Bloc anti- bolchévique des nations (ABN), et quand on sait qu'elle avait été fondée à TAIWAN par TCHANG KAI CHEK en personne .
Elle fut transformée le 23 juillet 1990 , lors de sa 22ème conférence générale à BRUXELLES (tiens tiens!) en « Ligue mondiale pour la liberté et la démocratie  (WLFD)».
Mais leurs années de gloire furent les années 80, les années REAGAN- un américain en devint le président.


QUELQUES MEMBRES DE LA WACL ( années 80)   (3) 
Giorgio Almirante
Italie                
Fondateur du MSI néofasciste       
Francisco Buitrago Martinez
Nicaragua
responsable de la police secrète du dictateur Somoza. Exécuté par les Sandinistes en 1978
Robert Close
Belgique
Sénateur libéral
Roberto d’Aubuisson
El Salvador
Leader du parti d'extrême droite Arena Suspecté de l’assassinat de Mgr Romero
Paul Vankerhoven
Belgique
Membre du Parlement européen. Président du Cercle des Nations
Etc. etc.






Le CERCLE DES NATIONS était une couverture mondaine de la LIGUE pour organiser des « événements ».
« Ce club sélect de la jet-set affairiste fut situé en face de l’Université libre de Bruxelles. Ce sont des « croisés » de l'Ordre du Rouvre qui en furent ses piliers. Ce « cercle » permettait la rencontre de personnalités d'horizons différents mais ayant un objectif commun: l'infiltration de tous les rouages de l'Etat (politiques, économiques, judiciaires, militaires). L'un des ciments qui réunissait ces personnalités était alors l'anticommunisme ambiant des années 70".
« Cafétéria ultra-chic » du Cepic, on trouvait dans son conseil d'administration des intégristes nationaux-catholiques, un des plus grands promoteurs immobiliers de Bruxelles DE PAUW , son ami PAUL VAN DEN BOEYNANTS.  Egalement fréquenté par des « socialistes » , le CDN servait d'adresse de contact à plusieurs organisations ultra-droitistes, tel le Centre européen de documentation et d'information (CEDI) de Paul Vankerkhoven (Créé en 1949, le CEDI est dirigé par Otto de Habsbourg, qui en est le président à vie, et un autre belge NICOLAS DE KERCHOVE D' OUSSELGHEM , y est très actif-  aussi un Cepic )
Gageons que les échanges n'étaient pas qu'idéologiques; sans doute, en avril 1970, y discuta t-on aussi de  la création d'un WORLD TRADE CENTER à  ATHENES...
Quasi moribond et victime du succès du Cercle gaulois (un haut lieu mondain moins « ultra-droite »), le Cercle des Nations fit place, en 1998, au Cercle de Lorraine. »
PAUL VANKERKHOVEN sera lui,  malgré  - ou plutôt « grâce à » ? - son engagement à l'extrême droite et son rôle premier dans la provocation à l' ULB en avril 70 , dirigeant de la droite dure PSC , le CEPIC, membre du cabinet du ministre PSC GRAFE, puis de 1982 à 1984 député européen PPE.

LE CERCLE DES NATIONS (COMITE D'HONNEUR) - 1970

AFFAIRES
PRESSE
NOBLESSE
POLITIQUE
ALDO BLATON
"Batiments et ponts"
Le roi du béton
ami de VdB
LUC BEYER (présentateur JT - RTB)PRINCE FRANCOIS de MERODE  (président)PAUL VAN DEN BOEYNANTS (ex 1er +  échv TP BRUX.)
BARON KRONACKER
le roi dusucre
JO GERARD ( EUROPE MAGAZINE)SAS PRINCE ALBERT DE CROYLUCIEN COOREMANS (bourgm. .BRUXELLES)
CHARLES DE PAUW
CdP CONSORTIUM DES PARKINGS  etc
ami de VdB 
PAUL VANDROMME        ( LE RAPPEL)PRINCE ANTOINE DE LIGNEHENRI SIMONET (bourgm. ANDERLECHT+président ULB
ADELIN VAN YPERSELE de STRIHOU ( ROYALE BELGE)GEORGES SION

GASTON WILLIOT( bourgm. SCHAERBEEK+ rédac chef DH)
Etc.etc.

« Le cercle des Nations est le symbole de la pseudo démocratie dans laquelle nous vivons » ( Cahiers du Libre Examen 1971)




Le 20 avril dans la nuit :LUC BEYER  (2ème à p gauche)  et devant P. VANKERKHOVEN et HENRI SIMONET:

LA SEMAINE GRECQUE

La réception du 20 avril est vécue dans le milieu universitaire comme une provocation – et l'on sait que le 18, le bourgmestre COOREMANS - membre on l'a vu du CERCLE DES NATIONS (!) - , et que le 20 encore, les Affaires Etrangères , avaient demandé à l'Ambassadeur de renoncer ; ce que celui ci , en vrai fasciste, avait refusé .(4)


Le Cercle des Nations, - alias P. VANKERKHOVEN - qui avait le pouvoir d' annuler la « location » a, au contraire, - en bon provocateur de la WACL - demandé la protection de la police !
Ils avaient mis en place tous les éléments de la provocation !!! Comme dans « Z »
C'est ainsi que commença la « semaine grecque »
J'y étais, mais , les photos suffisent à elles mêmes.
Je laisse d'abord la parole à JOSY DUBIE  président du LIBREX en 1970-1971 (CERCLE DU LIBRE EXAMEN, de tradition anti fasciste) qui avait appelé à manifester

JOSY DUBIE était président du LIBREX
".. Informé, le Librex avait appelé à manifester pacifiquement devant ce bâtiment. Je puis affirmer que telle était notre intention. Cependant, d’autres en avaient décidé autrement. Sous une pluie de bouteilles et d’objets divers les quelques policiers gardant le bâtiment n’ont pas eu d’autre choix que de s’enfuir. Pris au piège, les sympathisants des colonels n’en menaient pas large.
Renfort de police et escadrons de la gendarmerie appelés à la rescousse ont transformé le campus en champ de bataille pendant plusieurs jours.
 Il y eut des scènes homériques.
Charge, contre charge, autopompes contre bulldozer, toute la communauté universitaire, à la suite du «Librex», faisait bloc contre la provocation des suppôts des colonels grecs, exigeant la rupture des relations diplomatiques. Au moment du bilan, l’on se contente du rappel du chargé d’affaires, et de la rupture des relations culturelles.
Comme dirait Alain Souchon «C’est déjà çà!».
  Les hasards de la vie ont voulu que je vive sur place, comme reporterquelques années plus tard, le renversement du colonel Papadopoulos et de sa junte fasciste. 
Je n’oublierai jamais le visage heureux de ces grecs débarrassés de leurs brutes galonnées.              Le «Librex» n’a sans doute pas renversé la dictature des colonels grecs, mais en mobilisant des milliers de belges il a contribué à son isolement et au refus de sa «normalisation». Cela les Grecs, sous la botte, je m’en suis rendu compte, le savaient et nous en étaient reconnaissants, car il n’y a rien de plus terrible pour un peuple qui souffre que de se croire abandonné." (5)


UNE GRENADE DANS LE CHAMBRANLE  DE PORTE D'UNE CHAMBRE


TOUTES LES PHOTOS , DE MEME QUE BEAUCOUP DE DONNEES SUR LE CERCLE DES NATIONS SONT EXTRAITES DE " CAHIERS DU LIBRE EXAMEN" XXIVème   cahier1  1971-1972




20/04/1970 :LA POLICE DE BRUXELLES  PROTEGE LA RECEPTION  FASCISTE





Le bulldozer:laissé sur un chantier voisin, un  manifestant  l' a fait démarrer et avant d'en sauter, l'a lancé vers "la baraque", causant la panique  en face.

21/04 :LA CITE UNIVERSITAIRE MENACEE






22 h  TIR DIRECT DANS LES CHAMBRES.  IL SERA BLESSE EN PLEIN VISAGE
MEME POLYTECH A EU DROIT A SES LACRYMO












AUTO DEFENSE SUR LE CAMPUS

MARDI 21 AVRIL : DEVANT L'AMBASSADE DE GRECE - VOLETS FERMES
MANIF à BRUXELLES :: SIT IN DEVANT OLYMPIC AIRWAYS







                                                                                                                                                                                                                          









DEVANT le MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES
POUR LA RUPTURE DES RELATIONS DIPLOMATIQUES



Quelques images  sans photos:

  • Le hall de la Cité en camp retranché :on y prépare des cocktails Molotov pour résister aux attaques policières !! 
  • SIMONET - grand seigneur- vient discuter : "quand vont cesser ces fantaisies ?"                    Un camarade , Jacques Wattiez,  l'interpelle: "Assez de tes salades; que vas tu faire pour libérer nos camarades ?  Il tourne les talons et disparait.
  • Vendredi 24 : Des milliers dans les rues de BRUXELLES, avec le COMITE GRECE - ULB Nous imposons notre parcours. le cortège se dirige vers  ANDERLECHT, fief   de SIMONET.   Il donne l'ordre de boucler l'accès à SA commune ; nous nous arrêterons à la "frontière", place BARA.


"VDB - SIMONET  COLONELS EN CRAVATE"

LE JOURNAL DE UUU (6)  ORGANISATION DE  GAUCHE RADICALE
Les manifestations contre le régime des colonels et la répression policières, ont soudé en quelques jours toute la communauté universitaire – chercheurs, professeurs, sections syndicales-et bien au delà, à la place de la diviser entre « casseurs gauchistes » et « étudiants qui veulent étudier »- ce qui était le but sans doute de la provocation.
Les sonneurs d'alerte, les quelques centaines qui se sont portés le lundi vers "la baraque", sont devenus des milliers et des milliers dans les rues de BRUXELLES.
Les autorités académiques, liées par la tradition antifasciste de l' Université, ( affaire MOULIN contre le fascisme italien en 1931, soutien à la République Espagnole, Résistance aux nazis) ont dû « rendre hommage aux membres de la communauté universitaire qui ont réveillé l'attention sur le problème grec »

Mais il y avait à la tête de l'ULB, un candidat homme fort, «  socialiste », placé là en 1968 pour réformer certes, mais aussi pour ramener l'ordre et mettre au pas « les galopins de 68 ».
Cerise sur le gâteau , il était membre du Comité d'Honneur du « CERCLE DES NATIONS » 
Le 20 avril au soir,  il est apparu sur le campus,en compagnie de LUC BEYER – qui  assistait à la réception - et PAUL VANKERKHOVEN, le maître de cérémonie . Il a du , piègé lui même par la tournure prise par les évènements, reconnaître le côté provocateur de la réception   et a, bien sûr, été obligé de  démissionner du CERCLE devant le scandale)
MARCEL LIEBMAN a mis en évidence la confusion des genres qui entoure ces candidats hommes forts , aux multiples casquettes, « colonels en cravate » qui ont leurs propres agendas , bien éloignés des souffrances du peuple grec .

ARTICLE DE MARCEL LIEBMAN - COMBAT 30 AVRIL 1970 (7)


« Le 22 avril , HENRI SIMONET demandait déjà que l'on « maîtrise les insurgés »
Quelques jours plus tard, sur sa lancée, il allait plus loin ; il annonçait des mesures de répression contre ceux qu'ils désignait comme des « insatisfaits, des maoïstes et des trotskystes, des ratés, toute une tourbe intellectuelle, d'aigris, voire d'instables, qui relèvent plus de la psychopathologie que de l'action de la police » !!!
Rarement, langage aussi méprisant ( et méprisable) , aussi haineux et démagogique aura été utilisé par un homme dont les fonctions requièrent pourtant de la retenue et du sang froid...
Le calme qui règne ce mardi (28 avril 1970)sur le campus pourrait n'être qu'une trêve.
Il est possible que les autorités académiques fassent tôt ou tard un pas de plus dans la voie de la répression .
Ce danger est renforcé par la multiplicité des fonctions que remplit son principal responsable ;
MARCEL LIEBMAN EN MAI 68
Quand HENRI SIMONET parle le langage de la force, est ce le député qui s'exprime, le président du CA de l' ULB ou le bourgmestre , qui à la veille d'une consultation populaire entend offrir à ses électeurs la démonstration de sa puissance et la preuve de son autorité.
Ce n'est pas tant devant la communauté universitaire qu'il entend se présenter comme le « défenseur de l'ordre ».
Son public est plus vaste : la capitale tout entière-et qui sait le pays- sont seuls à sa mesure de son talent et de son ambition. »                                                                                
MARCEL LIEBMAN

Plus tard, bien plus tard , en 1984, Henri  SIMONET  peaufinera son parcours atlantiste et droitier, en rejoignant le PRL ( nom de l'époque des libéraux), ajoutant à son goût immodéré de l'Ordre, quelques relents xénophobes :
"Je suis pour la Belgique unie, contre l'immigration abusive et une intégration-bidon, pour l'exclusion des clandestins pour la sécurité des citoyens".(8)

AVANT ET  APRES.

La semaine grecque d'avril 70 aura été un évènement - clé du "long mai 68" à Bruxelles :
Après 18 mois de " participation" (commissions, élections et tergiversations diverses ), le mouvement démocratique et anti autoritaire , qui en mai avait licencié son conseil d'administration  accouchait d'une souris et était promis à une  mort lente.
Fondamentalement, en effet, rien n'avait changé. 
Le compromis social- démocrate avait remplacé , à la tête de l'institution, une équipe de financiers libéraux moyenâgeux , non élus, par une équipe de technocrates "modernes et dynamiques" , élus, certes mais dans le cadre d'une démocratie tronquée qui instituait l'hégémonie des professeurs , au détriment du "Tiers Etat" ( personnel scientifique, techniciens, ouvriers ,employés et étudiants) !
A  la présidence de Henri Simonet, étoile montante du Parti Socialiste bruxellois, était accolé  un duo choc d' ingénieurs polytechniciens, André Jaumotte. recteur et René  Jottrand, président de faculté,  qui avaient été parmi les professeurs les plus militants "anti - Assemblée Libre".
Bien sûr, ils se  camouflaient derrière de grandes déclarations sur la participation, sur l' "Université la plus démocratique du monde" ; mais ils avaient déjà début  décembre 1968 baissé le masque avec une provocation grosse comme une ficelle: "champagne et petits fours pour le gratin, interdit aux étudiants... et aux chiens?"
Histoire de montrer que oui, c'était bien eux les nouveaux maîtres (9)
Et que comme dans la chanson "Non, non rien n'a changé, tout tout va continuer..."
Après avoir inauguré le cycle de la répression policière contre le mouvement démocratique des étudiants, Simonet déclarait le 5 décembre 68 : "J'ai appelé la police, et je suis allé chez le ministre de l'Intérieur; et je mettrai le temps, mais je saurai quels sont tous ceux qui veulent foutre notre université en l'air?" (déclaration au PATO- citée dans UUU- "l'université au service de qui" 1970) 
Le décor des 3 années suivantes était planté : police et répression feront,   partie des meubles;            l' université "libre" deviendra  l'université "policière", avec un vernis de participation

(UUU - INSURGE mai 1970)

La gauche radicale universitaire , regroupée notamment dans UUU, Usines Université Union,mais aussi la JGS (Jeunes Gardes Socialistes) et d'autres éditaient certes de brillantes analyses et critiques de la participation réformiste, et de la nature de classe de l' Université bourgeoise, mais ne parvenait pas à les transformer en mobilisations et en actions  de la masse des étudiants .
La "semaine grecque" allait tout bouleverser : des objectifs politiques s'imposaient  à tous: la solidarité antifasciste et démocratique avec le peuple grec, bien sûr, mais au delà, la mise en lumière des  accointances de nos   élites bourgeoises avec la droite extrême..
Et aussi la réponse coup pour coup à cette répression policière sauvage.
La gauche radicale était en pointe dans le  mouvement, par ailleurs largement spontané, et l'ensemble de la communauté universitaire assumait son combat, y compris la riposte sur les barricades à la répression policière.
Excepté, on l'a vu, le président du  Conseil d'Administration , le colonel en cravate  Simonetopoulos, lui même, qui n'avait  pas oublié sa mission première : nettoyer l' Université de ses troublions gauchistes. 



UUU  (nov1970) brocardera le devise de l'ULB
SCIENTIA VINCERE TENEBRAS
UNIVERSITAS ALCATRAZ SMONETOPOULOS VINCERE  LIBERTAS
  












Soutenu majoritairement sur le campus , le mouvement n'allait néanmoins pas pouvoir essaimer dans les autres universités , dans les écoles ,dans  le mouvement démocratique et dans les quartiers.
La gauche radicale  bruxelloise n'était pas suffisamment forte et organisée - UUU, bien qu'elle fut sans doute la plus clairvoyante politiquement, n'était  pas une organisation fortement structurée, idéologiquement et sur le plan organisationnel, mais plutôt un mouvement pluraliste et apartidaire  de militants. 
La semaine grecque sera  le prélude aux mobilisations radicales  de la rentrée universitaire de septembre - octobre 1970, autour des prix des repas et chambres de la Cité Universitaire et encore une fois contre la répression   ( intrusions répétées de la police et de la  gendarmerie sur le campus , arrestations et emprisonnement pendant près d'un mois de plusieurs militants dont Robert Fuss , leader de UUU , exclusions de l'Université d' étudiants et d'assistants. Mais c'est là un autre épisode du "long mai 68".

REPRESSION ET AUTODEFENSE :


Les images parlent d'elles mêmes: 
les affrontements d' avril 1970 furent extrêmement violents.
Et à la violence sauvage de la gendarmerie, les étudiants ont répondu  avec leurs propres moyens de riposte .     
50 ans plus tard, cette violence peut paraître incongrue, minoritaire, le fait de "casseurs", d' "enragés",  voire de provocateurs, tant  aujourd'hui semble s'imposer comme l'évidence, le caractère nécessairement pacifique de toute contestation.
Autre époque historique, autre rapport de force idéologique : le moindre blocage pourtant pacifique par un piquet de grève est presque assimilé à du terrorisme, de même que, par exemple l' action radicale d'une militante syndicale dans un magasin namurois briseur de grève. ( l'affaire "Raymonde")

Remettons donc les pendules à l'heure sur la violence des années 68 , et en particulier sur la semaine grecque.
Tout d'abord , dés janvier 1968, à Louvain, il était clair que l'axe principal de la réponse des autorités gouvernementales , académiques , judiciaires et  autres à la contestation  étudiante démocratique et anti autoritaire serait la répression brutale par la police et la gendarmerie :
casser les manifestations par les matraques, les auto pompes ou les grenades lacrymogènes, faire taire les leaders en les arrêtant , comme Paul Goossens à Louvain, et plus tard Robert Fuss et ses camarades à Bruxelles, bloquer les accès à la ville de Louvain ou investir avec brutalité les campus, en annihilant le  principe pourtant acquis de l'inviolabilité de l'espace universitaire.
Le piquant dans cette politique, c'est son absence totale de discernement:  quand en novembre 1968, toute la communauté universitaire de l' ULB, à l'appel même de ses autorités, arrête les cours et  manifeste contre la venue à Bruxelles d'un ancien dignitaire nazi devenu chancelier de la République Fédérale, un certain  Kiesinger,  la police de Bruxelles en casque de combat, teste sur eux toutes tendances confondues, des libéraux aux communistes et aux démocrates antifascistes sans parti , ses nouvelles matraques, en arrête une trentaine et en passe à tabac quelques uns.
Autant dire que , en avril 1970, peu à peu s'était construite une sorte de majorité radicale  contre  les interventions policières et, quand la police de Bruxelles  protège la réception fasciste du 20 avril et  s'attaque aux manifestants, c'est tout naturellement  que  les étudiants,  décident de ne plus se laisser faire, et de  pratiquer l' autodéfense. 
Et quand le lendemain 21 avril, la gendarmerie investit le campus, comme une armée en guerre, et entame des ratonnades systématiques, c'est tout aussi naturellement que la défense, de plus en plus nombreuse et décidée de la Cité Universitaire, s'organise .
Après plus de 8 heures d' affrontements, ils quitteront le campus! Laissant derrière eux le cortège de blessés graves, fracture du crâne,  blessés au visage par tir horizontal de grenades etc.
Cette auto défense,  n'était pas basée sur l'action minoritaire d'un petit groupuscule fermé de "casseurs", - il n'existait d'ailleurs pas de tel groupe - mais bien sur une riposte de masse plutôt spontanée de plusieurs centaines d'étudiants et de travailleurs grecs antifascistes.


22 AVRIL      BARRICADE AV HEGER
 
 Autodéfense d'autant plus légitime qu'elle voulait chasser les flics du campus , traditionnellement considéré comme inviolable. 
 Mais surtout, autodéfense subordonnée à des  objectifs politiques, partagés majoritairement : la solidarité avec le peuple grec, la rupture des relations diplomatiques et la condamnation des relations honteuses de certains milieux politiques et d'affaires, avec la dictature militaire.
50 ans plus tard, comment ne pas le rappeler? 








(1) Henri Simonet:   http://www.lesoir.be/archive/recup/henri-simonet-mort-d-un-sceptique-qui-se-defendait-d-et_t-19960216-Z0APHU.html
(2) https://www.manifiesta.be/fr




(3)sur WACL voir   : SCOTT & JON LEE ANDERSON  INSIDE THE LEAGUE  1986- NEW YORK

(4) (voir à ce sujet les débats du Conseil Communal, de BRUXELLES (pp1675 à1702) le 4 mai suite à l'interpellation de L. VAN GEYT (PC)http://www.bruxelles.be/Colossus/BulletinsCommunaux/Bulletins%20Restore/Documents/old/gBxlCc_1970_dBltCmn-I2_N016.pdf

(5)"1970 Le Librex entre la colombe et les brutes ( J. DUBIE) 
http://homepages.ulb.ac.be/~pvienne/images/plaquette.pdf

(6) UUU    Usines Université Union (1968 -1972):
En octobre 1968, à la rentrée universitaire, se constitue UUU, Usines-Université-Union,  un mouvement de la gauche radicale à Bruxelles, qui regroupera des intellectuels universitaires, des étudiants  de la gauche radicale de mai, des syndicalistes étudiants issus   de l’UES,  et des militants, qu’on appellera les « mao-spontex », issus   du parti communiste dit « pro chinois » ou "grippiste".
 C’était un regroupement « sans parti » de la « gauche radicale », qui se donnait comme objectifs, au sein de l’Université, de combattre l’Université bourgeoise, de s’opposer à la « participation » réformiste,  et, dans le monde du travail, de soutenir les luttes ouvrières.
(7) ftp://digital.amsab.be/pubs_serials/Combat_1961-1992/1970/1970-17.pdf

(8) PARIS MATCH 21/11/91

 (9)"Champagne et petits fours pour le gratin. Interdit aux étudiants ... et aux chiens?"
Le 2  décembre 1968 , les étudiants découvrent qu'un académicien français, Louis Armand est invité en grand pompe, à discourir à l'auditoire Janson, en présence du Roi , et de tout le gratin bruxellois. Séance de gala sur invitation, INTERDITE aux étudiants ! La nouvelle provoque pas mal d'émoi : "le Roi!"     " Les étudiants ne peuvent pas assister!" 
Comme si de rien n'était, comme si MAI n'avait pas existé!
Mobilisation générale dés lors devant l'auditoire  Janson où, à part une vingtaine autorisée à accéder à l'auditoire, les autres assistent , médusés, à travers les fenêtres de la faculté à la préparation de la réception par des serveurs en livrée : petits fours et champagne sont prêts .
Insupportable provocation , inévitable colère : l' affrontement se fait à coup de lances d'arrosage, les petits fours sont arrosés, de même que  les personnalités, parmi lesquelles, Paul Henri Spaak , sa fille Antoinette et bien d'autres, qui s'enfuient.  La police intervient.
Le lendemain ,une délégation   envoyée au rectorat, pour exiger la garantie de  l'inviolabilité du campus universitaire, pour que "plus jamais la police n'intervienne sur le campus", est, sur appel de Simonet, évacuée manu militari par la police.
Et s'ensuivent 3 jours de grève des cours et d'émeutes sur le campus.2 étudiants sont arrêtés.
(témoignage de Jean Flinker mai 2018)


dimanche 19 août 2018

« GRANDES FIGURES DE CHEZ NOUS » : S’EVADER DU FORT DE HUY ? L’AVENTURE DE JULIEN LAHAUT ET DE SES CAMARADES



Sur les bords de la vallée de la Meuse, dominant la vieille ville de Huy, le fort se dresse imposant, massif et éclatant de ses pierres blanches.


Il a été bâti par les Hollandais, de 1818 à 1823, sur les ruines du château d’Erard de la Marck (détruit en 1718), dans le cadre de la ceinture Wellington sensée protéger les Pays Bas contre toute invasion venant de France et ce, après la défaite de Napoléon à Waterloo, et le Congrès de Vienne qui redessinait l’Europe en faveur des monarques et empereurs.
Pour les gens de la région, il est toujours « li Chestia » (le château), partie des 4 « merveilles » de Huy avec « li Rondia » (la rosace de la collégiale), « li Pontia » (le pont) et « li Bassinia » (la fontaine sur la Grand Place)
Aujourd’hui, le Fort est un mémorial national de la Résistance à l’occupation nazie de 1940 à 1944.
L'ancien siège de la Gestapo quai Dautrebande
Dès septembre 1940, en effet, le fort devint un camp de détention pour civils belges et étrangers et ensuite un bagne où séjournèrent plus de 7 000 opposants au régime de l'occupant, soit plus du double de détenus qu'à Breendonk. On y compte 1 240 français et de nombreuses autres nationalités. Il y eut également une centaine de femmes détenues dans le Fort. Les interrogatoires se passaient à la Kommandantur, dans le bâtiment actuellement occupé par l'Atelier Rock, quai Dautrebande. 

Tout visiteur du Fort ne peut qu’être impressionné par la configuration des lieux : planté sur un éperon rocheux extrêmement escarpé, culminant à 160 mètres d'altitude, ses soubassements sont à pic.
Qui pourrait penser pouvoir s’évader de pareille forteresse ? Et pourtant…

L’OPERATION SONNEWENDE

Le 22 juin 1941, à 4 heures du matin, les nazis attaquaient l’Union Soviétique.
En Belgique, la Gestapo et les feldgendarmes arrêtèrent tous les communistes et militants antifascistes dont ils possédaient les noms et qu’ils purent découvrir. Ils les jetèrent dans des camps qu’ils avaient installé à Breendonck et à Huy
Mon père, Arthur TONDEUR, a raconté comment lui, militant du parti communiste dans la région bruxelloise et journaliste à ‘La Voix du Peuple »,  avait vécu cette journée :
« Le 22 juin 1941, nous étions invités, les enfants, Mariette et moi chez une collègue à elle, dans le Brabant Wallon.
C’est là que nous avons appris par la radio, l’agression de Hitler contre l’Union Soviétique.
Rentrés dare-dare en ville, nous nous sommes informés : la Gestapo s’était effectivement présentée, le matin même, à notre domicile pour m’arrêter.
Ne me trouvant pas au gîte, elle avait emmené mon père comme otage : enfermé à la prison de St Gilles, il serait libéré si je me rendais.
Hébergé pendant 3 jours chez mon vieux parrain, et bien qu’Edgar Lallemand, ex directeur de « La Voix du Peuple », rencontré par hasard sur une plate-forme de tram me l’ait vivement déconseillé, j’ai fini par me rendre.
Enfermé à mon tour à St Gilles, d’où mon père fut effectivement libéré, je fus dès le lendemain transféré au camp de BREENDONK avec deux autres militants communistes (dont BORREMANS, qui fut par la suite Ministre des Travaux Publics dans le gouvernement Pierlot en 1944-45.)
Sur le mur de Breendonck
Deux mois après, je ne pesais plus que 45 kg et avais eu quelques crises d’épilepsie » (1)

Jules BOSMANT, (homme de lettres liégeois, membre actif du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, matricule 374 au Fort de Huy, a lui aussi raconté son arrestation à Liège. 
« Le 22 juin 1941, je fus arrêté au petit matin à mon domicile ; je fus pris au piège.
Je me trouvai avec stupéfaction, avec tous mes amis du CVIA : Jean Terfve, Paul Michot, Pierre Prévot, Paul Renotte, etc… ; quelques artistes, Scaufflaire, Daxhelet, Louis Dupont, dont on se demandait ce qu’ils faisaient là et le député Julien Lahaut.
Nous formions dans l’espace qui se rétrécissait, deux groupes distincts : d’un côté les intellectuels ou assimilés ; de l’autre, les ouvriers beaucoup plus nombreux, provenant surtout de la FN de Herstal et du bassin de Seraing.
Lors de notre arrivée au fort de Huy, nous avons trouvé un fort contingent de mineurs français du Pas-de-Calais, internés pour faits de grève depuis plusieurs mois.
Un jour, les Français avaient reçu l’ordre de se préparer au retour. Dans leur joie, les pauvres nous distribuaient tout ce qu’ils possédaient ; c’est vers l’Allemagne qu’on les avait embarqués ; le gros du contingent fut acheminé vers les sinistres camps de concentration.
(…) Quand il rentre en Belgique, Julien Lahaut devait constater : sur les 500 à 600 hommes arrêtés les 21 et 22 juin 1941, et internés à Huy, 35 seulement restaient encore en vie ; (…) Il ne devait pas être tellement loin de la vérité : de 1941 à 1945, c’est long, affreusement long, plus que l’espèce humaine n’en peut normalement supporter. » (2)

 
Dessin de Paul Daxhelet ( matricule 357) "La corvée" Huy 1941 dans IHOES 1999 (3)

LES TROIS TENTATIVES D’EVASIONS DE JULIEN LAHAUT
(extrait de :Bob Claessens - « Julien Lahaut, une vie au service du peuple »  SPE Bruxelles sd )

Au cours de leur chasse à l’homme, les brutes de la SIPOL trouvèrent Julien Lahaut chez lui, l’arrêtèrent, le rouèrent de coups et l’enfermèrent à la citadelle de HUY.
Ici, commence un long calvaire de 48 mois, qui n’allait prendre fin qu’à la libération du camp de Mauthausen en avril 1945.
« Dès le premier jour, il réconforta tous ses compagnons de captivité par son optimisme et sa bonne humeur contagieuse. Dans ses rapports avec le commandant du port il affirme les droits imprescriptibles des détenus. Il se refuse à toute compromission et lui déclare au cours d’une réunion :

« Votre métier est peut-être de nous garder, quant à nous, nous n’abandonnerons jamais l’espoir de recouvrer notre liberté et nous nous y emploierons par tous les moyens ».
Deux idées hantent Lahaut.
La première : organiser les prisonniers et faire fonctionner le Parti à l’intérieur du fort. Aider par trois ou quatre camarades il s’attèle immédiatement à cette tâche. Des résultats sont rapidement obtenus et les communistes de la citadelle de Huy apparaissent aux yeux de leurs compagnons de captivité comme les plus fermes dans leurs attitudes et les plus attachés à créer cette solidarité agissante qui seule va permettre de tenir le coup contre les entreprises de démoralisation de l’ennemi.
La seconde : s’évader. Julien Lahaut sait que de grandes luttes se préparent, que la guerre sera longue et que la Résistance qui s’organise de plus en plus a un besoin pressant de militants actifs et dévoués.
Sous sa conduite, le groupe des principaux militants du Parti emprisonnés à Huy se réunit, dresse la liste de ceux qui doivent tout mettre en œuvre pour s’évader et charge quelques camarades de dresser des plans d’évasion.
Une première formule est retenue : s’emparer de la citadelle par la force. Examinée dans
ses détails l’opération apparaît comme trop hasardeuse et susceptible de provoquer des massacres inutiles.
On retient alors l’idée d’une évasion à neuf. Parmi les neuf, sont retenus : Lahaut, Fernand Jacquemotte, Mosbeux, Renotte, Jean Terfve et quelques autres. Le plan est minutieusement dressé et un soir vers 19 heures l’opération est entreprise. Mais la meurtrière choisie pour permettre la sortie s’avère, à l’expérience, trop étroite. Heureusement l’alerte n’a pas été donnée et le groupe parvient à se replier en bon ordre sans éveiller l’attention des Allemands. Cet échec ne décourage pas Lahaut et ses amis. Quelques jours plus tard, il apparaît à l’examen qu’une sortie de nuit peut être tentée par l’imprimerie. Seuls deux camarades peuvent entreprendre l’expérience, ce sont Lahaut et Renotte car ils logent dans une chambre que l’on peut quitter la nuit sans trop de difficultés.
Par une nuit d’orage, ils tentent l’aventure. Les deux amis se rendent compte rapidement que seul Renotte pourra s’évader, car la carrure de Lahaut ne lui permet pas de se glisser dans l’étroit boyau qui conduit vers la liberté. Qu’à cela ne tienne. Lahaut aide Renotte de toute son énergie. Celui-ci parvient à se glisser hors de la citadelle et Lahaut, resté seul fait disparaître les traces de la fuite afin de dérouter les geôliers et regagne sa chambre avec au cœur la joie d’avoir rendu un camarade à la liberté et la volonté la plus tendue que jamais de trouver lui aussi le chemin de l’évasion.
Huit jours plus tard, un nouveau plan était dressé. Il avait été élaboré par Lahaut et Jean Terfve. L’opération était hasardeuse parce qu’elle devait se réaliser en plein jour, c’est-à-dire avant l’appel de 20 heures. D’autre part, les Allemands alertés par la fuite de Renotte avaient renforcé la surveillance.
Le 25 août, à 6 heures et quart, Lahaut et Terfve risquent leur chance. Ils gagnent sans difficulté les sous-sols de la citadelle. Une seule meurtrière est encore accessible, celle par laquelle entrent dans le fort les fils de l’éclairage électrique. Elle s’ouvre à huit mètres du sol. Il importe de se laisser glisser le long du mur et de sauter dans le vide.
Terfve risque le premier l’expérience. Elle réussit pleinement. Lahaut le suit. Au moment où il franchit l’ouverture, il heurte les fils électriques, reçoit la décharge et est projeté dans le vide. Il vient s’écraser huit mètres plus bas.
Le choc est amorti par les ronces qui croissent au pied du mur. Mais Lahaut est blessé à la tête. Pour trouver le chemin de la délivrance, il faut encore ramper pendant trente mètres, traverser le chemin de ronde où se trouvent deux sentinelles, escalader une muraille de rocher et traverser une prairie. Terfve prend les devants ; Lahaut le suit. Il reste dix minutes avant l’appel du soir, où l’évasion sera connue de tout le fort.
Lahaut a trop présumé de ses forces. Il tente un dernier effort mais, frappé par un évanouissement, tombe dans une roncée inextricable où une demi-heure plus tard,  les patrouilles allemandes lancées à la recherche des fugitifs le découvriront.
Les brutes allemandes s’acharnent sur lui, le rouent de coups et l’abandonnent à demi-mort au milieu de la place d’appel. Ils le jettent ensuite dans un cachot obscur où il passera plus de huit jours.
Ces traitements inhumains ne peuvent abattre son courage. Il reprend force et rejoindra quelques jours plus tard ses compagnons de captivité plus disposés que jamais à continuer la lutte. » (4) 

DES FEMMES AU FORT DE HUY : CELINIE LECHARLIER

A Huy, le 22 juin 1941, parmi les communistes les plus actifs et les plus connus, il y a la famille Thonet : Joseph Thonet, membre du Comité central du PC est député permanent de la Province de Liège. (5)


L'ESPOIR (juin 1943)clandestin du PC HUY ( le 1er n° était sorti en nov 1940)
Très actif dans la Résistance à l’ennemi, dés l’occupation du pays en mai 1940.
Il raconte : « A peine, les Allemands installés à Huy, nous organisâmes la résistance à l’ennemi. Nous éditâmes 2 journaux clandestins pour dresser toute la population contre l’envahisseur. J’étais rédacteur de « L’Espoir ». Victor et Mariette en furent les premiers imprimeurs sur ronéo.
La machine à tirer était transportée alternativement dans des endroits sûrs et différents.
Victor fut particulièrement courageux. C’est lui qui grimpa sur le grand poteau qui existait Grand Place à cette époque et qui alla y arborer le drapeau rouge avec la faucille et le marteau, au grand dam des Allemands. Des ouvriers du téléphone furent requis pour aller enlever le drapeau.
Le 1er mai 1941, tous les camarades de Huy s’endimanchèrent et circulèrent en ville, arborant un œillet rouge. » (6)

Pas étonnant dès lors que le matin du 22 juin 1941, les gestapistes qui avaient été assistés par des dénonciateurs belges se présentent au domicile du camarade député permanent.
« Grâce à mon fils Victor, qui, malgré le danger, circulait à vélo en ville et dans les environs pour prévenir les camarades de se mettre à l’abri, je quittai mon domicile, et me rendit provisoirement et un peu imprudemment chez un de mes enfants.
J’étais en train de dîner lorsque les membres de la Gestapo se présentèrent.
Georgette m’alerta et je me rendis par le jardin chez un ami socialiste qui m’hébergea sans aucune réserve. (…) Je voyais par la fenêtre du voisin les Allemands aller jusqu’au fond du jardin pour me chercher. » (7)

Ensuite Joseph Thonet, alors que les Allemands le cherchaient partout dans Huy, se cacha une dizaine de jours chez un ami d’enfance d’opinion socialiste, celui- là même qui l’avait présenté à la JGS à l’âge de 15 ans.
Par la suite, sur directive de son parti, il rejoignit Bruxelles clandestinement et déguisé, et par la suite dirigea pendant toute la guerre, les fédérations du Parti Communiste clandestin de Thudinie, puis du Brabant Wallon.
Il fut un parmi les rares dirigeants communistes qui échappèrent aussi bien à l’opération Sonnewende, mais surtout aux arrestations massives de juillet 1943.

Ayant échappé à l’arrestation, c’est vers sa famille que les nazis se retournèrent : arrêter comme otages, le père, l’épouse, le fils était parmi leurs méthodes barbares.
« Lorsque je quittai mon domicile en juin 41, les Allemands vinrent 3 jours durant demander à ma femme, si je n’étais pas encore rentré. Le troisième jour, ils l’arrêtèrent comme otage ; Elle fut conduite à la citadelle (de Huy ndlr), où elle resta près de 6 mois - matricule 373- "zimmer" Z26 (en fait 4 mois ; elle fut libérée le 24 octobre ndlr)
Son moral fut particulièrement bon durant tout son séjour.
Elle y rencontra notamment nos amis Lahaut, Terfve et Renotte et de nombreux camarades belges et français.
CELINIE THONET - LECHARLIER ( Mémorial de la résistance Huy)

Elle parvint au bout de quelques semaines de séjours à y dépister un soldat antifasciste qui consentit à porter des correspondances chez  son frère et chez ses sœurs.
C’est par ce canal que ma femme trouva la possibilité de ravitailler notre ami Lahaut en viande et autres denrées. (8)
Célinie Lecharlier fut libérée le 24 octobre 1941.
Mais leur fils Victor, qui avait organisé une équipe de saboteurs résistants à Huy, et, arrêté, avait réussi à s’évader d’une auto en marche, devint le commandant du Corps 024 de Charleroi des Partisans Armés. Arrêté sur dénonciation après l’exécution par les Partisans du bourgmestre rexiste de Charleroi, torturé à Breendonck, il fut fusillé par les Allemands au Tir National le 20 avril 1943. ( 9)
 Mariette, l'épouse de Victor, résistante, fut déportée à Ravensbrück.
Et leur fille Micheline Thonet, qui après l’assassinat de son frère par les nazis, avait, elle aussi, à 18 ans, rejoint le Front de l’Indépendance, avait été incarcérée à la prison de Huy d’où elle fut libérée par la Résistance.(10)
Même leur fils aîné, Joseph, fut, après la fuite de Victor, arrêté comme otage pendant 1 mois.


Voilà , ami lecteur quelques « grandes figures de chez nous » à garder en mémoire quand on visite le Fort de Huy.
Et particulièrement, en ce 18 août, celle de Julien Lahaut.(11)
Il y a exactement 68 ans, le 18 aout 1950, il était assassiné à son domicile à Seraing par deux tueurs.
L’enquête récente menée par des historiens a révélé en 2015, que les assassins avaient été recrutés par un réseau anticommuniste, soutenu par le patronat de grandes entreprises et bénéficiant de soutiens policiers et à la Sûreté de l ' Etat. (12)



Ce blog est en quelque sorte un hommage « hutois » à cette personnalité hors du commun.




NOTES 

(1) Arthur Tondeur :" lettre à mon ami Jean Camion; voir 
 
(2) "le matricule 374 témoigne" cité dans Paul Daxhelet : "Au fort de Huy été 1941" p 21 IHOES Seraing 1999 

(3) ibid " Les 17 dessins de Paul Daxhelet" p 29


(4) Bob Claessens - « Julien Lahaut, une vie au service du peuple »pp 28-30  SPE Bruxelles sd
en ligne sur 

(5) sur Joseph Thonet voir
 GOTOVITCH, José : "VictorThonet (1883-1973)", Bruxelles CArCOB 2016 http://www.carcob.eu/IMG/pdf/biographie_victor_thonet.pdf

(6) Joseph Thonet :Mémoires et souvenirs; 23. La guerre de 1940-1945; Bruxelles, s.d. 

(7) ibid

(8) ibid 


(10) Sur Micheline Thonet:

(11)
Julien Lahaut vivant ;Jules Pirlot éditions du Cerisier Cuesmes ; 2020 (2ème éd)

(12)
Qui a tué Julien Lahaut ? Les ombres de la guerre froide en Belgique [Emmanuel Gerard (éd.), Widukind De Ridder & Françoise Muller], Waterloo, Renaissance du livre/CegeSoma, 2015, 16 x 24 cm, 350 p.