lundi 7 mars 2016

EGALITE HOMME FEMME: LES OUVRIERES DE LA FN – HERSTAL AVAIENT ALLUME LE FEU ;ELLES ONT SOUFFLE SUR LES BRAISES

C'est l'occasion maintenant , cher lecteur , de découvrir aussi comment cette grève des femmes a entraîné un renouveau à gauche des revendications et des organisations féministes.
Présomptueux  peut être pour un homme,  même s'il  a été solidaire, d'écrire sur ce sujet..., mais je me place sans problème sous le contrôle de « la moitié du ciel ».

Affiche de l'Union des Femmes, reproduite sur une "bâche" HERSTAL 02/2016
Cet article  est  le 5ème de "ROUGEs FLAMMEs"  consacré à la  grève de la FN de 1966





L'UNION DES FEMMES

L'Union des femmes , fondée en 1965 , était une organisation dans la mouvance communiste regroupant des femmes reconnues, qui avaient donné leur nom pour populariser des revendications spécifiques aux femmes – comme l'égalité des salaires.
 Il y avait notamment Yvonne JOSPA, (1) communiste qui avait fondé pendant la guerre, l'association secrète du Comité de défense des Juifs qui sauvera de la déportation des milliers d'enfants juifs.
Elle sera également l'une des fondatrices  du Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie (M.R.A.X.), Cécile DRAPS, avocate communiste , qui avait été active dans les comités de défense du FLN ( Front de Libération Nationale algérien ) pendant la guerre d'Algérie,
Elena HAZARD , femme engagée d'une grande sincérité et d'une grande compétence 
Il y avait aussi Germaine HANNEVART (1887-1977), qui était une pionnière du féminisme en Belgique , et était d'autre part connue pour avoir organisé l'hébergement des enfants de la république espagnole en 1936, et pour son combat constant pour la paix ( guerre de Corée, Vietnam) (2)
Elle avait été présidente de la Fédération Belge des femmes universitaires, et   membre active de la «  Porte Ouverte » 
années 30 : une réunion de la Porte Ouverte G Hannevart 3ème à g.
La Porte Ouverte créé en 1930 ,  "regroupe des femmes et des hommes décidés à réaliser l'émancipation économique de la travailleuse. Il entend obtenir pour les femmes les mêmes chances, les mêmes droits et le même traitement que les hommes dans tous les domaines du travail, de l'emploi et de la sécurité sociale" 
En 1934,en pleine crise, elle avait créé crée le journal «La travailleuse traquée».
Elle y dénoncera en 1934 un arrêté royal autorisant des quotas de femmes dans chaque industrie afin de les remplacer par des chômeurs masculins. 
 En 1935 , un autre arrêté royal réduisait le traitement des membres féminins de l'enseignement et celui des agents féminins de l'état !!!
Une grande campagne est menée par « La Porte Ouverte » dont l'objectif est «A travail égal, salaire égal» .
Germaine Hannevart est la porte parole de seize mouvements féminins auprès du Premier Ministre Van Zeeland, qui finit par abroger ces projets discriminatoires.

FEVRIER 1966 - FN
Cécile Draps 2012
En février 1966, témoigne Cécile Draps « la rencontre entre les femmes du Comité d Action autour de Germaine Martens ,et la poignée de militant(e)s communistes -  Union des femmes, s'est faite, parce que nous étions là, militant(e)s engagé(e)s, enthousiastes et mobilisé(e)s 24h sur 24, et que nous avons répondu tout de suite et vite, au besoin qu'elles avaient d'exprimer leurs revendications , de les faire connaître , de les crier dans la rue , à leur besoin aussi d'étendre leur mouvement aux autres usines, alors que ceux la mêmes qui auraient dû être à leurs côtés, freinaient des 4 fers
Notre rôle a été essentiellement un rôle de soutien logistique à leur mouvement, et bien sûr aussi de soutien moral et politique, parce que au début, les pressions de la structure syndicale étaient très fortes pour qu'elles reprennent le travail. 

Notre rôle a été essentiellement un rôle de soutien logistique à leur mouvement, et bien sûr aussi de soutien moral et politique, parce que au début, les pressions de la structure syndicale étaient très fortes pour qu'elles reprennent le travail. 

Nous nous rencontrions chez Germaine à Saint Nicolas avec ses camarades et c'est elles qui parlaient pour rédiger le texte des tracts du Comité d'Action, que nous imprimions.
Comités d'action FN et ACEC Herstal aux ACEC -Charleroi


J'ai eu l'idée de faire une affiche , et c'est un ami, graphiste professionnel, Julien DAWLAT qui, en solidarité,l' a dessinée. 

Nous les accompagnions – comme chauffeur notamment – aux autres usines  pour les diffuser , au nom du Comité d'Action.Je les ai accompagnées aussi à Charleroi, aux ACEC, je pense que c'était le jour du démarrage de la grève là- bas.Il se fait que cette affiche – simple, belle, accrocheuse, - correspondait parfaitement à la revendication des femmes, qui s'en sont emparées.Nous les avions collées sur des dizaines de panneaux et les avons amenées pour les manifestations . Et 3000 femmes dans la rue avec plein de panneaux avec la même affiche accrocheuse , ça impressionne !En fait, nous les avons aidées à prendre possession de la rue (manifs répétées de l'usine à « La Ruche » pour les assemblées) ,qui était de fait le lieu de rassemblement et de mobilisation , puisqu'il n' y avait pas de piquets. »
Et cette affiche, présente sur des dizaines de photos et de films, a fait le tour du monde et est restée dans l'histoire, comme symbole de la grève ., ... et une rare trace historique de  "l'Union des Femmes"

LE COMITE « A TRAVAIL EGAL, SALAIRE EGAL »

Le 21 avril 1966 est créé à Bruxelles un comité d'action « A travail égal, salaire égal »


Suzanne GREGOIRE photo CArCOB
A l'origine de ce comité 2 femmes, engagées à gauche,  Marthe van de Meulebroek et Nicole Gérard auxquelles se rallient ,des enseignantes, des juristes, et aussi , la communiste Suzanne Grégoire , ancienne ouvrière à Herstal, ancienne conseillère communale de cette ville en 1938, résistante contre le nazisme sous l'occupation , déportée à Ravensbrück en 1943, puis de 1946 à 1949, élue députée communiste de Bruxelles.
Secrétaire administrative de l'Association Internationale des Juristes Démocrates en 1966 , elle soutint  activement le comité de grève et  ravivait  ainsi  ses racines liégeoises et prolétariennes.(3)

voir : Hubert HEDEBOUW:"Suzanne Grégoire, une grande dame"

http://hachhachhh.blogspot.be/2011/12/suzanne-gregoire-une-grande-dame.html



Ce comité est né du soutien apporté aux ouvrières par plusieurs d'entre elles pendant la grève :
Marthe van de Meulebroeke était professeur de morale à l'école normale Emile André à Bruxelles :
« La grève des femmes a été pour moi une révélation. Après 48,( 1948 ndlr) et le droit de vote des femmes on croyait que tout allait suivre.Je ne m'étais pas rendue compte à quel point le salaire des femmes était inférieur à celui des hommes.[...]
En découvrant l'ampleur des discriminations, j'ai été scandalisée.[...](4)

Le comité exige notamment l'application effective de l'article 119 du Traité de Rome interdisant toute discrimination de salaire fondée sur le sexe, l'enseignement mixte à tous les niveaux ,pour donner aux filles les mêmes chances d'accès à tous les métiers ,la mise en place par les pouvoirs publics de structures, crèches, jardin d'enfants ,garderies etc .
Dans la foulée de la grève elles organisent une manifestation le 2 juin à Bruxelles, pour continuer le combat des femmes de la FN, qui avaient repris le travail le 10 mai.
A leur appel, répondent 175 signatures d'associations, d'hommes politiques, d'universitaires , de direc(teur)trices d'écoles, avocat(e)s, enseignant(e)s, employées et ouvrièr(e)s essentiellement issu(e)s du monde laïque et de la gauche .
Guy Cudell bourgmestre PSB de St Josse leur ouvre sa maison communale pour leur conférence de presse du 26 mai 66.
Mais , les 2 grandes organisations syndicales FGTB et CSC ne s'associent pas au mouvement , qu'ils ne veulent pas voir sortir d'un cadre purement revendicatif et syndical
Et les 2 grandes organisations féminines, les Femmes Prévoyantes Socialistes et les Ligues ouvrières féminines chrétiennes , pourtant massivement présentes à la manifestation du 25 avril à Liège ( grande manifestation de soutien à la grève à l'appel de la FGTB et de la CSC ), ne souhaitent pas y donner une suite pluraliste.
A peu près seule comme organisation « féministe » le groupement de « la Porte Ouverte » s'associera au comité.
La manifestation du 2 juin rassemblera entre 1000 et 1500 personnes .
Le 8 octobre 1966, le comité se structure :
La présidence d'honneur est confiée à Pierre Vermeylen ,connu pour son soutien au féminisme, tout récent « ancien » ministre PSB de la Justice du gouvernement Lefèvre – Spaak (PSB-PSC ;1961-1965) et très bientôt ministre de l' Education Nationale ( PSB-PSC ;1968-1972).
« Pendant quelques années, une trentaine de ces femmes se sont réunies avec moi pour préparer des conférences de presse, des publications et des conférences »explique – t- il dans ses mémoires.

"Ce que  nous voulons" (expo "femmes en colère" 02/2016
La présidence est exercée conjointement par Marthe Van de Meulebroeke et Marijke Van Hemeldonck, pour le côté flamand . Suzanne Grégoire , du parti communiste , est trésorière
Le comité fort de ses compétences juridiques et sociales , se mue en fait de « comité d'action » en groupe d'études et groupe de pression aux objectifs institutionnels - on appellerait ça aujourd'hui un
« think tank », un laboratoire d'idées.
Il adresse des memorandums au gouvernement, il publie des dossiers pédagogiques sur tous les aspects du combat féminin contre les discriminations, il tient des conférences de presse.
Des femmes , personnalités en vue des grandes organisations – FGTB, PS, CSC - comme Annie Massay (FGTB), Emilienne Brunfaut (PS), et Miette Pirard (CSC) finiront par le rejoindre plus tard . , de même que des intellectuelles comme Eliane Vogel Polski et Marie Denis (5)
Situé politiquement à la frontière floue de la gauche institutionnelle et gouvernementale et de la gauche radicale, le comité  est surtout lié ( de1966 à 1978) à la sphère bruxelloise  intellectuelle laïque de gauche , et il jouera historiquement le rôle positif de diffuseur d'idées , de passage du flambeau entre le combat ouvrier de 66 pour l'égalité de salaires et le néo- féminisme des années 70 , dont elles seront partie intégrante.
Et il n'hésitera pas à soutenir ,dans les années 70 ,l'action des Marie Mineur vers les ouvrières de la région du Centre .

LES MARIE MINEUR : L' EGALITE + LA LIBERTE

Les années 70, dans la foulée de mai 68 seront les années du développement tous azimuts des organisations féministes, en Belgique comme dans le reste de l'Europe.
Et elle connaîtront de grands moments comme la journée des femmes du 11 novembre 1972, où 8000 femmes (et hommes) se rassemblent au passage 44, en présence de Simone de Beauvoir ; comme la publication à la même occasion , en 1972 du '' petit livre rouge des femmes » , brochure qui aborde tous les aspects du combat féministe, y compris le combat des femmes au travail. Tiré à 15000
exemplaires, il sera épuisé en quelques mois .

1973 Le Docteur PEERS dans la rue après sa libération.

Et des grands combats comme celui de 1973 pour la libération du médecin communiste, le Docteur Peers jeté en prison pour pratique illégale d' interruptions de grossesses , qui se poursuivra dans la rue pour exiger la dépénalisation de l' avortement.
Dolle Minas , Front de Libération des femmes, Groupe d'action pour la libération des femmes , autant de groupes qui naissent en 1970, 1971 dans la foulée de mai 68.(6)
Ils ne réclament plus seulement l'égalité, mais aussi la liberté de la femme en tant qu'être humain, seule maître de son corps, de sa sexualité, de son choix de maternité ;  »notre corps nous appartient », « mon ventre, c'est chez moi »
Mais, dans le cadre de la commémoration des  50 ans de la grève de la FN, mon attention est attirée par le combat des Marie Mineur (7) ,organisation féministe en milieu ouvrier, active principalement dans la région du Centre, mais aussi à Charleroi et Liège.
Je me réfère pour ce paragraphe exclusivement à  l'ouvrage : " Jeanne Vercheval, un engagement social et féministe" de Claudine Marissal et Eliane Gubin édité par l'Institut pour l’égalité des femmes et des hommes- 2011.(8)Que je référence ci dessous (JV – IEFH) 
Dans les années 70, c'est elles qui , pour ce que j'en connais, porteront le plus loin l'héritage de la grève des femmes de 1966.
Leur animatrice principale : Jeanne Vercheval , militante féministe de gauche .
Issue de famille ouvrière, de conviction communiste, elle avait été de 1963 à 1967 la cheville ouvrière de l'action anti- impérialiste et du soutien au Vietnam et avait créé les comités d'action anti impérialistes des jeunes.
Comme les autres organisations féministes , les Marie Mineur se jetteront dans le combat pour soutenir le docteur Peers et pour la dépénalisation de l'avortement .
Militantes ouvrières en milieu ouvrier, elles vivent de très près la détresse des femmes du peuple obligées d'interrompre leur grossesse, qui n'ont pas les moyens de se payer un avortement aux Pays Bas.
Mais les Marie Mineur ont un engagement politique et rappellent sans cesse la dimension sociale de la lutte des genres.
« Elles sont d’autant plus réceptives aux théories anticapitalistes que leur région subit de plein fouet le déclin industriel ; beaucoup ressentent personnellement les difficultés sociales au quotidien. »
« Notre but vise principalement à toucher les femmes de milieu modeste. Femme travailleuse – épouse et fille de travailleur – notre mouvement se met donc au service des moins favorisées ».



photo www.labiso.be
« Les Marie Mineur réclament la mixité de l’enseignement dans toutes les écoles et à tous les niveaux, un même contenu éducatif pour les filles et les garçons. [...] Les Marie Mineur refusent l’exploitation du corps des femmes par la pornographie, le cinéma, le théâtre et la publicité. [...]
Les Marie Mineur réclament la généralisation de l’éducation sexuelle, la légalisation des moyens anticonceptionnels et le droit des femmes à l’avortement libre et gratuit. [...]
Les Marie Mineur défendent avec force le principe « À travail égal, salaire égal ». Elles dénoncent la réglementation spécifique du travail féminin : si réglementation il y a, elle doit s’appliquer aux deux sexes de la même manière, car le travail féminin n’est pas un travail d’appoint, il a la même valeur que le travail masculin. [...]
Dans la sphère privée, les Marie Mineur réclament une participation égale des père et mère au processus éducatif et aux tâches ménagères. « Répartissons les travaux de la maison, selon les goûts de chacun et sa disponibilité (repassage, nettoyage, bricolage, jardinage) [...]. Que disparaisse cette affreuse boutade ‘femme à tes casseroles !! Hommes et femmes sont capables de tout faire. Question d’apprentissage ! » (JV- IEFH pp145-146)

Dans les années 70, les Marie Mineur interviendront dans plusieurs grèves
« En Hainaut, terrain d’action privilégié des Marie Mineur, des grèves éclatent à la faïencerie Boch-Keramis à La Louvière (1971-72 et 1975), à l’usine de relais de centraux téléphoniques Siemens à Baudour (1976), à la fabrique de pantalons Farah à Obourg (1977)et SA Confection industrielle (ex-Salik) à Quaregnon (1978-79) [...]
« Nous étions présentes lors des grèves, on nous demandait un coup de main pour les piquets. On allait parfois chercher les enfants à l’école, tout simple-ment. On était là. On était disponible. Et ça, petit à petit, les travailleuses du coin le savaient : ‘on téléphone aux Marie Mineur ! »(JV- IEFH pp145-146)
Et dés 1975 , quand la crise du choc pétrolier de 1973 éclate, elles se lancent dans le combat contre le chômage qui frappe en premier lieu les femmes ( 60% des chômeurs indemnisés , en 1977 sont des femmes.)
                           photo www.labiso.be
« Les Marie Mineur publient le Livre blanc sur le chômage des femmes ,[...] (qui) expose clairement les risques d’exclusion et la manière de s’en protéger.
Une douzaine de comités de chômeuses se créent en moins de deux mois dans la région louviéroise. Conduits par quelques femmes motivées, ils touchent chacun plusieurs dizaines de chômeuses.
Les Marie Mineur assurent leur coordination.
Le 7 février 1977, Jeanne et ses amies organisent dans les rues de La Louvière une manifestation qui rassemble quelque 600 femmes. Elles réclament du travail, la suppression des exclusions du chômage, le respect des droits de tous les travailleurs sans emploi et la réduction du temps de travail à 36 heures par semaine »(J.V- IEFH p 150-151)
« Inlassablement, les Marie Mineur interpellent le monde syndical. Elles dénoncent la faible représentation féminine dans les structures syndicales, l’absence des femmes dans les négociations sociales, même dans les secteurs où les travailleuses sont majoritaires (à titre d’exemple, la fermeture de Farah à Obourg a été négociée en concertation avec les permanents syndicaux masculins), le manque d’autonomie des commissions syndicales féminines, ... En 1977, une table ronde du textile (un secteur principalement féminin) réunit au meeting final 2.000 participants «
dont 1.800 femmes. À la tribune des permanents syndicaux, pas de femmes ! »(J.V- IEFH p 155)
Mais à force de faire trotter les délégués, comme l'avait fait petite Germaine et les ouvrières de la FN en 1966, « la stratégie de l’aiguillon porte ses fruits et, à la fin des années 1970, les syndicats intègrent peu à peu les intérêts des travailleuses et des chômeuses. » (JV – IEFH p159)
Et là commence un autre épisode, celui écrit par les militantes et militants au sein des organisations syndicales pour l'égalité ses genres.
Voilà , ami lecteur ,à travers ces années de combat des années 60 et 70 quelques figures de femmes militantes engagées à gauche , qui à travers différents types d' engagement, divers groupes ou organisations , ont soutenu et continué le combat des ouvrières de la FN .
Celles ci avaient allumé le grand feu du combat pour l'égalité des femmes et des hommes, d'autres avaient entretenu la braise, et grâce à elles et à toutes celles et ceux qui les ont suivies le feu qui couve ne pourra plus jamais être éteint.

MARIANNE organisation des femmes du PTB  (Photo Solidaire, Martine Raeymaekers)



(1) sur Yvonne JOSPA: https://fr.wikipedia.org/wiki/Yvonne_Jospa
(2) sur Germaine HANNEVART : "Des femmes dans l'histoire en Belgique, depuis 1830" p200
 Suzanne van Rokeghem,Jacqueline Aubenas,Jeanne Vercheval-Vervoort - Luc Pire 2006
      et "Dictionnaire des femmes belges: XIXe et XXe siècles - p307 -Eliane Gubin- Racine 2006
(3) Suzanne GREGOIRE: José GOTOVITCH " Du Rouge au tricolore. Résistance et Parti Communiste" p 525 Labor 1992
 et le blog de Hubert Hedebouw : Suzanne Grégoire, une grande dame! décembre 2011

(4) cité dans "Le féminisme est dans la rue: Belgique 1970-1975"- p22 - Marie Denis,Suzanne Van Rokeghem - POL-HIS
(5) Sur le comité " A travail égal, salaire égal" voir
"La grève des femmes de la FN en 1966, une première en Europe"Marie- Thérèse COENEN POL-HIS 1991 pp 197-208
(6) sur le renouvea féministe des années 70 voir op cité "Le féminisme est dans la rue: Belgique 1970-1975"
(7)Marie Mineur « Militante ouvrière, très probablement épouse de militant, elle a créé à Verviers en 1872 la seule section féminine de l’Association internationale des Travailleurs. Elle a pris la parole dans des meetings avec beaucoup d’énergie et milita durant une vingtaine d’années dans des cercles
anarchistes et rationalistes « pour le triomphe des idées d’émancipation »
 Un livre lui a été consacré : "Marie Mineur. Marie rebelle" de Freddy Joris édition Avant propos 2011

mercredi 2 mars 2016

«UN DIRECTEUR S'APPELAIT Mr  EGA :NOUS AVONS CRIE: « EGA - LISATION » QUAND , EN 1966, LES OUVRIERES DE LA FN – HERSTAL ALLUMERENT LE FEU DU COMBAT POUR L'EGALITE ( I) .

UN PRINCIPE UNIVERSEL


(1)
Il y a quelque temps, le docteur VANDEPAER de « Médecine pour le Peuple  - Herstal » m'expliquait que le combat des femmes de la FN en 1966 dépassait de loin le cadre d'une revendication salariale , bien sûr des plus importantes et des plus justifiées , mais faisait partie du « patrimoine de l'humanité »
Sa remarque , lourde de sens, vaut d'être méditée.
Le combat pour l'égalité des femmes et des hommes...
Pour les patrons, l'égalité, fût elle proclamée par la Révolution Française et par toutes les déclarations aussi universelles soient elles, était - et est toujours - un mot creux ;
ils ont au contraire besoin , pour accumuler les profits, de toujours plus de main d' oeuvre à bon marché et donc de multiplier les divisions et les inégalités , entre hommes et femmes bien sûr, entre belges et immigrés ou réfugiés, entre CDI et intérimaires, entre jeunes et vieux ,entre temps plein et temps partiel, entre statutaires et contractuels, entre contrat ci ou contrat ça , entre commission paritaire XYZ ou ZYX, entre ouvrier(ère)s de Flandre, de Wallonie ou... de Roumanie et du Maroc etc. etc.
Pour eux le salaire sera toujours inégal, et ils manipuleront les dossiers pour tenter de rendre impossible d'établir ce qu'est vraiment un  travail « égal »...
Ils aiment bien , les patrons , leur presse et leurs porte parole claironner le droit à l'égalité des hommes et des femmes dans le monde entier, mais leur vertueuse indignation s'arrête aux portes de nos blanchisseries , de nos grandes surfaces , des bureaux d' embauche, et des bureaux de chômage.

L'égalité , principe proclamé il y a plus de 200 ans , par la Révolution Française, mais toujours renié depuis par les institutions et les gouvernements de la bourgeoisie, ce sont donc ces femmes ouvrières, en février 1966, à Herstal, qui en ont relevé le drapeau, abandonné dans les fonds de tiroirs poussiéreux de multiples commissions d'étude.
Leur mot d'ordre « A travail égal, salaire égal » est universel, du moins tant qu' existera le salariat.
Il concerne les femmes par rapport aux hommes, mais aussi toutes les victimes des discriminations salariales au travail.
C'est d'abord pour cette raison, parce qu'elles se sont battues pour un principe universel, ce grand principe de l'égalité de la femme et de l'homme , valeur portée par la gauche , que je pense que nous devons rendre hommage aux femmes en colère de 1966.


UN COMBAT OUVRIER DE GAUCHE :ACTION, DEMOCRATIE, SOLIDARITE

C'est ensuite pour l'exemple exceptionnel de combat ouvrier , un combat clairement marqué à gauche.
  • D'abord ce combat s'est mené par la lutte , dans la rue, et c'est la rue et la grève qui ont imposé le rapport de force au patronat. Débat toujours, ô combien actuel  d'ailleurs: est ce la rue qui prime sur la concertation ou le contraire ?
17 février:derrière Germaine,  en marche vers "LA RUCHE"
Faut il reprendre le travail pour négocier ou continuer la grève en négociant , fort du rapport de force
ainsi créé ? Les ouvrières de 1966 ont clairement choisi la 2ème solution, malgré toutes les pressions, dés le 1er jour, pour les renvoyer à leurs machines .
Elles ont refusé d'être bâillonnées par des "accords de paix sociale » et par des règles de bonne conduite ( dépôt de préavis, concertation préalable) : elles sont parties en grève spontanée - « sauvage » dit on pour effrayer le bon peuple- et ont dû attendre 5 jours pour être reconnues comme grévistes par leur syndicat, qu'elles ont entraîné derrière elles.

  • "COMBAT n° 12 1966"   
    Ensuite, leur combat est monté de la base et fut très largement démocratique ; peu de mouvements sociaux en Belgique ont montré une telle mobilisation massive, dans une si longue durée, une telle participation aux assemblées, et aux manifestations , une telle unanimité.

Combien de grèves n'ont elles pas été vécues comme uniquement affaire de militants dévoués qui tiennent les piquets ,la grande masse restant à la maison.  ?
ASSEMBLEE  A " LA RUCHE" - (sur une bache à HERSTAL 02/2016)
Combien de manifestations n'ont elles pas été de tranquilles promenades entre deux aller et retour en car  ?
Pour les femmes de la FN , des ACEC , de SCHREDER et toutes les autres ce ne pouvait être le cas : la grève devait être active, les manifestations combatives, avec mots d'ordre et chansons, les assemblées massives, les décisions démocratiques et collectives (toujours à main levée, sauf ...pour la reprise du travail).

  • Enfin ce combat s' est mené dans la solidarité , avec les femmes des autre usines soumises aux mêmes discriminations – Schreder, ACEC , Jaspar etc - malgré les pressions continues pour éviter tout élargissement du mouvement, malgré la condamnation publique dans leur propre camp (2) des actions menées vers la grande usine soeur (1600 ouvrières) des ACEC de Charleroi .
14 mars: appel du comité d'action des ouvrières de la FN aux travailleuses liégeoises
  • Solidarité aussi de tous les travailleurs de tout le pays, et des pays voisins, par les collectes, les motions , les délégations aussi bien FGTB que CSC , la solidarité des commerçants, de Herstal, des coopératives – sans oublier bien sur les ouvriers de la FN eux mêmes.
C'est pour avoir fait vivre ces principes de gauche du combat ouvrier, l'action, la démocratie et la solidarité, toujours actuels aujourd'hui, pour avoir démontré que c'était ainsi qu'il était possible de gagner, que – je pense - nous devons dire merci à ces magnifiques grévistes de 1966, à leur comité de grève et avant tout à ces courageuses femmes des Comités d'Action , groupées derrière la communiste Germaine Martens, qui ont agi en lanceuses d'alerte, entraînant dans l'action la grande masse , imposant le tempo démocratique de la base à leurs organisations , organisant l'élargissement du mouvement.


  • Solidarité aussi des femmes , syndicalistes , intellectuelles, étudiantes, juristes, professeurs, journalistes , militantes politiques, toutes ces  féministes – (et les hommes solidaires) - désireuses de se battre pour un principe universel : l'égalité  des femmes et des hommes, et qui soudain voyaient éclater sous leurs yeux , souvent ébahis, la dure réalité de la discrimination des femmes au travail.
Ca existait donc, il y a à peine 50 ans, de ne pas même avoir de douches pour se laver de toute l'huile et la crasse de 8h de machines – «  tu peux aller chercher un seau d'eau chaude, mais il faut rattraper le temps perdu . Et les toilettes sont toujours aussi sales ; la faïence des chiottes est partie ; elles datent sûrement de 1900»  !
Et en 1975, rien n'avait changé!
Ces femmes, notre « moitié du ciel » ,méprisées , humiliées au travail ,
 traitées comme des sous m.... !

LES FEMMES  MACHINE de LA FN

Alors que quelques années plus tôt, moi, à mon athénée en région bruxelloise, après un match de basket de 30 minutes, nous avions filles ou garçons, des douches bien chaudes et des toilettes bien propres à notre disposition !
Le patronat leur reprochait leur « absentéisme », mais personne jusqu'alors ne s'était inquiété de structures d'accueil pour leurs jeunes enfants, dont forcément les femmes devaient seules avoir la charge en cas de problème de garde.
Déjà pas de douches, alors des crèches ? des salles d'allaitement  tant que vous y êtes  ! Ca ne va pas la tête ???

Je devais avoir les mêmes yeux ébahis il y a quelques jours quand une camarade m'a décrit les conditions de travail dans une blanchisserie industrielle du XXIème siècle , quelque part en Wallonie : contrats précaires , salaires de misère, rythmes infernaux : malgré tous les beaux discours, les discriminations sont là, plus que jamais.

MARIANNE organisation des femmes du PTB  (Photo Solidaire, Martine Raeymaekers)
(1) Mr EGA était   membre important de la direction de la FN. A ce titre il faisait partie de la délégation patronale aux négociations, aux côtés du DG  Drechsel  . voir  Gubbels - "De vrouwenstaking" CERSE 1966 p 53 

(2)A la 7ème assemblée du 28 mars, Guillaume Barbe -secrétaire général adjoint  de la centrale des Métallurgistes FGTB Liège,  désapprouve publiquement l'action des ouvrières de la FN qui se sont rendues aux ACEC de Charleroi ( MT COENEN -"La grève des femmes de la FN..." p142)

jeudi 18 février 2016

FN HERSTAL 1966 : LA PETITE GERMAINE: PORTRAIT D ' UNE FEMME DE TETE A LA TETE DES FEMMES EN GREVE (2 ème éd.)

Je reviens aujourd'hui , 15 août ,sur la vie et le combat de la « petite Germaine », Germaine MARTENS la dirigeante charismatique des ouvrières de la FN.


J'ai en effet complété ma connaissance de la vie de cette « femme de tête » par une nouvelle rencontre,  un matin ensoleillé de juin, en bord de Berwinne, avec son petit fils Armand BORSU et son épouse Yvette MERVEILLE , en compagnie de Marie Thèrèse COENEN.
Le but est aussi de rédiger et publier une biographie de cette militante ouvrière communiste , un peu oubliée, afin de sceller dans le marbre son apport au mouvement ouvrier et syndical.
Je les avais déjà rencontré le 16 février 2016 ,avec mon ami, collègue blogueur,  Hubert HEDEBOUW,  à l'occasion du défilé commémoratif des enfants des écoles pour le cinquantenaire de la grève .
Et j'écrivais  alors dans « ROUGEs-FLAMMEs » , sous le contrôle d'Armand :
« Lui, Armand BORSU, est le petit fils de Germaine Martens la « petite Germaine » une des dirigeantes de cette célèbre grève des femmes qui portait le slogan « à travail égal, salaire égal »..
Comme c'est sa grand mère qui l'a élevé, on peut dire qu’il l'a bien connue.
Elle, Yvette MERVEILLE, son épouse, issue d’une famille de résistants de Bressoux, a bien connu aussi la grand-mère de son mari.
Merveille de « facebook » dans ce cas-ci, puisque c'était suite à la lecture de mon blog «  ROUGEs - FLAMMEs »  que ces contacts ont pu se nouer.
Mon unique but ici est de mettre en lumière et de faire connaître cette figure incontournable de la grève de 1966, qu'a été Germaine , un peu évoquée dans l’exposition « femmes en colère » au moyen d’une photo de groupe et d’ une petite séquence vidéo d’archive dans laquelle elle chante et harangue la foule. »

 J'ai aussi, depuis, dépouillé quelques journaux , « Combat» et aussi « la Voix du Peuple « de janvier à juin 1966 . Hebdo du PC pro chinois, dit aussi « grippiste » il avait publié un reportage sur chaque assemblée des femmes en grève à « La Ruche », ce qui apporte quelques détails intéressants sur « Germaine pendant la grève » et permet de découvrir aussi quelques photos inédites.
J'ai donc retravaillé – complété mon blog. Nous dirons que c'en est la 2ème édition , revue et corrigée .

GERMAINE RACONTEE PAR SON PETIT FILS

Germaine est née en 1907 à, Seraing, fille de Jean MARTENS et Marie THIRY.
A. BORSU, petit fils de GERMAINE, à l'expo "Femmes en colère"
La famille MARTENS , était originaire de Hasselt dans le Limbourg.
Jean MARTENS, a travaillé pendant 40 ans comme mineur de fond dans les charbonnages du Many et des Six- Bonniers à Seraing.

Armand se souvient des taches bleues sur la peau des mains et du visage de son bisaïeul que lui avaient laissé des blessures mélangées à la poussière de charbon.
Marie THIRY était ménagère , militante du Parti Communiste à Seraing, et aussi comédienne de théâtre wallon, et plus tard présidente d'un club de pensionnés.
Jeune fille, Germaine habitait à Seraing, avec ses parents et ses deux frères aînés.
Après l'école primaire, et le 4ème degré primaire jusqu'à ses 14 ans, il lui fallut travailler. 
Elle aurait commencé à la FN en 1925...
« C'est l'exemple de sa mère, avec son charisme de comédienne, son univers du théâtre wallon, qui a dû rendre la jeune Germaine sensible à la condition féminine, et peut être sans doute aussi sa place de fille cadette avec deux grands frères » , pense Yvette .
Mariée, elle s'installa avec son mari et leur petite fille Denise , qu'elle eut à 18 ans, à Saint Nicolas lez Liège , rue de Montegnée , dans une petite maison de 2 pièces plus cave, en location sociale, dans une cour en U de 8 maisons de mineur, contiguës, avec les toilettes à l'extérieur.
Le mari de Germaine, Armand RUTTEN , était un homme gentil et charmant.
Il était auteur – compositeur et accordéoniste enregistré d'ailleurs à la SABAM .
Les soirs du vendredi au dimanche, il jouait de l'accordéon chez Carpay rue Souverain Pont à Liège mais aussi sur la Batte à Liège dans la salle de danse à « l'Aurore »  qui servait de local du parti communiste.
En semaine, il travaillait comme magasinier au grand magasin Waxelaire ( devenu Grand Bazar, place saint Lambert) puis il fut engagé comme réviseur de pièces à la FN, jusqu' à son décès à 65 ans, à la veille de sa pension.
C'était Germaine qui faisait tourner la boutique, qui s'occupait des finances du ménage et prenait toutes les décisions.
En 1945, naissait son petit fils  , Armand. C'est elle qui allait l'élever ; elle avait 38 ans.
En
1952,elle décida d'acheter une maison, et ils déménagèrent rue des Bons Buveurs – une adresse qu'on n'oublie pas !- dans une maison plus grande – tout en hauteur (3 pièces + grenier) avec cuisine-cave, une serre et un petit jardin.
« Très fière de son émancipation financière, avec deux traitements d'ouvriers, et désireuse de s'affirmer socialement, elle fut une des premières dans le quartier à acheter un poste de télévision, que les voisins venaient regarder par la fenêtre à rue .
Elle ne manquait jamais de profiter des billets gratuits ou à tarif réduit à la SNCB, pour nous offrir une journée à la mer ; plus tard, une fois la maison remboursée, c'est elle qui réservait une semaine de vacances à la mer dans une petite pension de famille .  A nous deux, précise Armand, « ma grand mère et moi; mon grand père, que nous appelions « papa Rutten » ne nous accompagnait jamais et en profitait pour multiplier les prestations musicales ».
En 1957 , suite au décès de sa maman, Marie THIRY, la famille accueillit pendant quelques années Jean MARTENS , le papa de Germaine .
« En 1961, toujours dans cet élan d'émancipation et de conquête sociale, Germaine poussa mon grand père à acheter une petite voiture (DAF automatique, de 600 cc)pour se rendre ensemble au travail évitant ainsi les trajets en bus qui prenaient une heure à l'aller, une heure au retour .
Et aussi pour se ménager quelques heures de sortie au vert dans les Ardennes ..
Armand RUTTEN ne le regretta pas, car il adorait piloter sa petite auto(matique) pour nous mener manger une truite ou une entrecôte à Hotton ou Remouchamps. 
Car Germaine était aussi une bonne vivante !»
En 1966, l'année de la grève, le mari de Germaine , né en 1900 , mourut, sans avoir encore touché sa première mensualité de pension de retraite, et sans voir le mariage de son petit fils , Armand avec Yvette...

 Germaine menait la dure vie des ouvrières d'usine à la F.N. elle faisait la pause 8-17h.
Au temps des trajets en tram, elle quittait la maison à 7h du matin et rentrait à 6h du soir.
Peu de temps pour s'occuper du petit fils qui, après ses devoirs, dressait la table et pelait les pommes de terre pour le souper, avant que ses grands parents arrivent.
Mais assez de temps et d’énergie pour s'occuper en maîtresse femme de l'essentiel : faire en sorte qu’Armand comprenne l'importance de l'école.
Pour lui, être un bon élève, si possible le meilleur, cela allait de soi, il le devait bien  à sa grand mère, qui travaillait dur pour lui.
Son instituteur, un éveilleur et émancipateur le suivait particulièrement comme un fils qu’il n’avait pas eu.
Germaine remua ciel et terre afin qu’Armand obtienne les bourses d’études nécessaires pour réussir à l’école moyenne puis à l’école normale d’instituteurs.
Il faut dire qu’à l’époque des « golden sixties », la F.N. accordait des bourses aux enfants du personnel, permettant ainsi aux enfants méritants de la classe ouvrière de s'émanciper par les études et de trouver du travail.
Germaine était une grand mère sévère, pas une grand mère gâteau - câlin; ce n'est qu'avec ses arrière petits enfants , une fois pensionnée, qu' elle se laissa aller.
Germaine était « femme-machine » et travaillait dans les dures conditions imposées par les patrons aux ouvrières considérées comme une main d'oeuvre à bon marché taillable et corvéable à merci : les rythmes infernaux, le bruit, l'huile et la crasse.
Armand se souvient qu'une fois rentrée à la maison, elle devait extraire avec une pince à épiler les limailles de fer piquées dans ses doigts.
Un jour, elle a été ramenée en ambulance avec deux doigts sectionnés par la machine !
Malgré cet accident elle a vite repris le travail.
Ce qui lui a valu toute sa vie une petite pension d'invalidité ... et 2 doigts en moins,
A la FN  son groupe, fête  une pensionnée (Germaine 1ère à g.)
A souligner qu'elle a toujours donné personnellement l'exemple de la solidarité:
ainsi, quand elle avait fini son quota de pièces, elle allait souvent aider les femmes enceintes à terminer leur production et combien de fois n’a-t-elle pas fourni des pièces à sa vieille collègue et amie Juliette quand celle-ci était souffrante.
Elle embrigadait les autres pour aider des gens en difficulté ; elle aida aussi des femmes ( certaines battues par leur mari) à entrer à la FN.
Elle fut ainsi de plus en plus respectée et avait l'estime de tous et toutes, même si parmi les femmes des jalousies et des mesquineries naissaient de temps à autre.
Respectée aussi par ses chefs pour son autorité, son caractère et son sérieux au travail , elle était ainsi devenue en quelque sorte, la porte parole, une déléguée officieuse qui intervenait auprès des contremaîtres, aussi bien lorsqu'une compagne n'était pas bien ,qu'en cas d'approches malveillantes.
Elle a ainsi tissé autour d'elle un réseau collectif de solidarité qui n’a rien à voir avec la recherche d'avancement ou de promotion et bien loin du « chacun pour soi »  égoïste.

Germaine était aussi active dans son quartier : elle réunissait des copines ménagères de Saint Nicolas, pour les aider à prendre leur sort en main.
Elle était très sensible à la condition des femmes, et était par exemple favorable à la liberté de l'avortement. 
Pour Yvette, c'est aussi par choix délibéré de femme, qu'elle a gardé toute sa vie son nom « de jeune fille » MARTENS .

Germaine était communiste, abonnée au « Drapeau Rouge » - qu'on ne trouvait pas en kiosque.
Armand se souvient avoir lu le « DR » à la maison, d’abord pour ses B.D. et puis pour ses articles.
Elle participait chaque fois au 1er mai  en se définissant comme « combattante des tranchées »
GERMAINE  et ses camarades à la fête de "La Voix du Peuple" sept1966
Je découvre, dans « La Voix du Peuple » ( 01/04/1966) qu'elle adhéra au Parti Communiste Wallon («  prochinois ») le 25 mars 1966, après avoir été membre du parti (Parti Communiste) pendant 20 ans.  A cette réunion de remise des cartes, elle est présentée comme « petite-cousine de Julien LAHAUT » , ce qui assoirait l' idée que son engagement social et politique plongeait ses racines dans sa famille sérésienne.
Elle était bien sûr syndiquée à la FGTB- elle recevait le journal « Syndicats » - et affiliée à la FMSS.
Elle était athée : pas de baptême, de communion, de mariage à l'église, ni de sacrements lors de son dernier voyage  à 89 ans.
Cela ne l'empêchait pas de lire « la Bible », parce qu'elle voulait savoir ce qu'on y disait ;« Jésus a été le premier communiste sur Terre, c’est d’ailleurs pour cela qu’il a été crucifié!» disait elle.

« C'était une rassembleuse et une meneuse,, et quand la grève a éclaté, cela a été une activité intense quotidienne », raconte Armand .
Une rassembleuse qui sensibilisait ses camarades d’atelier, les réunissaient à la cantine, dans sa maison de la rue des Bons Buveurs ou dans quelques salles réservées par l'avocate communiste Cécile Draps qui animait ces réunions. 
Une meneuse qui mobilisait ses militantes et qui était en tête des manifestations.
Germaine, la femme de terrain, était très fière de cette relation militante avec Cécile considérée comme l’intellectuelle (une fierté partagée d'ailleurs - NdlR)

Aux portes de la FN :de face,avec un paquet de journaux,l'avocate militante CECILE DRAPS
Elles sont allées un peu partout, dans la région liégeoise, chez Schréder à Ans, chez Englebert et aux ACEC de Charleroi.
Germaine était très fière de cette collaboration, soutenant une grève de 3 mois.
Le résultat final fut modeste (avec une augmentation de deux francs cinquante de l’heure). S’il n’améliora guère les 3 années de fin de carrière de Germaine, il eut son importance pour les plus jeunes.
Ce fut surtout une victoire symbolique pour toutes les femmes.

Par la suite, en famille, à table, elle entonnait volontiers leur chanson adaptée :« Le travail , c'est la santé » Elle était fière d'avoir été à la FN.
Et dans sa famille, elle deviendra pour certain(e)s symbole de l'émancipation féminine.
Elle s'est toujours considérée comme communiste : « Communiste... chinoise » disait elle.
Très vite, après sa pension en 1968, elle a eu des problèmes respiratoires et a dû être soignée en sanatorium mais elle a vécu, jusqu'à 89 ans, fidèle à ses convictions, fière de l'action des femmes de 1966.
Elle a été enterrée au cimetière de Saint Nicolas, aux côtés de son mari.
Armand, son petit fils insiste :
« Ce qu'elle a fait là, déclencher et mener cette grande grève des femmes, ce n'était pas pour elle – elle était à 2 ans de la pension, elle avait peu à y gagner -, mais bien pour les autres, pour les jeunes, qu'elles aient davantage de justice et de considération »
C’est une grande émotion partagée que de retranscrire ce témoignage qui m'a permis de mieux connaître la « meneuse de 1966 », que j'avais entraperçue un dimanche de mars 66 à Bruxelles et qui pour moi était  un nom enfoui dans ma mémoire.
Femme du peuple, d'une famille ouvrière, elle a placé au dessus de tout les valeurs collectives de solidarité, d'entraide et de justice.
Elle n'a jamais cherché les honneurs, ni à devenir une star dont la « photo » serait arborée partout.
Elle n'a pas été nommée «  officier de ci ou de ça », n' a pas été lauréate de tel ou tel prix ; elle n' a pas cherché à trouver bénéfice de son action dans telle ou telle promotion , elle n' a pas de rue ou de place à son nom... .
Rebelle, elle n' a jamais été du côté du manche...
Ouvrière communiste, dirigeante naturelle de la grève, elle avait quasi été oubliée.

Pourtant, quel bel exemple de vie et de combat que celui de la camarade GERMAINE !
Merci à Armand et Yvette de nous l'avoir fait découvrir.

GERMAINE DANS LA GREVE :
L'image de GERMAINE (écrite, car il n' y a pas de photo de ce moment ) la plus symbolique, c'est la description du débrayage du 9 février 1966, retranscrit dans le livre de Marie Thèrèse COENEN
« C'est une ouvrière du grand hall, la vieille Germaine qui donne le ton . Elle fait un drapeau d'un balai et d'un chiffon rouge et entraîne ses compagnes derrière elles ; « Tap dju, tap dja, on z'a assez rigolé d'nos autes. »
Il y a aussi la fameuse vidéo (*)présentée lors de l'exposition « Femmes en colère », qui reprend des extraitts du magnifique film « FEMMES MACHINES » de Marie Anne Thunissen- 1996
                                                        (*)  vidéo "La Petite GERMAINE"
Il y a aussi les interventions en assemblée: L'IHOES et  « Mémoire orale » ont aussi mis en ligne des extraits d'intervention à « La Ruche », ici l'assemblée du 3 mars.
 http://memoire-orale.be/audio/Sarolea_AG03mars06_Germaine.mp3
 
En tête des manifestantes de l'usine à « La Ruche » le 17 février, on ne peut se tromper, c'est bien elle « la meneuse », qui a lancé l'action avec ses camarades les plus proches, la militante derrière laquelle toutes se rassemblent.
En assemblée, le 17 février, elle déclare :
« Je travaille depuis 1925. Un délégué m'a dit «  tu vas être pensionnée, ne te mêle pas de ça ». et bien , jusqu'à mon dernier souffle, je me battrai !
Sans les femmes, les hommes seront vite au chômage. Continuons, car le patron est plus près de ses millions que nous  ; On nous a assez trompées, nous sommes en grève, continuons ! »











Le 21 février, avec ses camarades, elle crée le Comité d'Action des ouvrières de la FN.
« Dés le début, nous nous sommes rendus compte que les dirigeants syndicaux ne voulaient voulaient pas de cette grève...
Dés la première assemblée, alors qu'ils [...]venaient de se se faire traiter de « VENDUS » par toutes les ouvrières, ils annonçaient que seules les grévistes syndiquées pourraient y assister.
C'est sur ce fait précis que la formation d'un Comité d'Action a été décidée....
Nous nous sommes réunies à plusieurs ouvrières après l'assemblée .
Nous avons stencilé un premier tract ... La grève avait démarré grâce à l'unité active de TOUTES les ouvrières, syndiquées ou non syndiquées.
On n'avait pas demandé aux ouvrières si elles étaient syndiquées ou non pour faire grève .
On n'avait pas à le leur demander pour participer aux assemblées.
Dans ce tract nous avons demandé à nos camarades de se réunir avant l'assemblée et d'y entrer toutes ensemble, syndiquées et non syndiquées .
Ce fut notre première action et notre premier succès . »
(« Rencontre avec les grévistes de la FN » Union des Femmes – n°3 juin 1966)
photo Voix du Peuple


Le 3 mars, est constitué un Comité de grève de 29 ouvrières, qui inclut des membres du Comité d'Action, dont bien sûr Germaine  Martens. En assemblée, Germaine salue l'unité ouvrière : «  Camarades, je suis en contact depuis 9h moins quart avec plusieurs camarades des deux sections syndicales. D'après leur parler, nous sommes toutes ensemble. Donc, camarades, nous voulons ce nous avons demandé .Avant de partir en grève, nous avons réfléchi dans le temps, ce n'est pas un coup de tête... Donc, camarade, si vous êtes d'accord avec moi, on continue. »
13 mars 1966, Bruxelles : rassemblement de l'Union des Femmes
Le 13 mars, elle est à la tribune ,à Bruxelles, du rassemblement de l'Union des femmes à l'occasion de la Journée Internationale du 8 mars pour le droit des femmes, aux côtés de Germaine HANNEVART, de Mme LEY, présidente, et de Cécile DRAPS.Elle y explique la grève sous las applaudissements du public.

  le 21 mars : ... « la parole est alors donnée aux grévistes ; sur l'air des lampions, l'assemblée réclame celle qu'elle considère comme une de ses dirigeantes , notre bonne camarade Germaine. Visiblement émue, elle rappelle que « la revendication n'est qu'un minimum auquel les femmes ont droit, et qu'il faut lutter jusqu'au bout !
Le 24 mars , elle est , avec un groupe de Herstal, grévistes des ACEC et de la FN aux portes des ACEC à Charleroi pour appeler à la solidarité.
Le 28 mars , « une camarade italienne vient excuser la camarade Germaine, malade et déclare :  »Elle n'a pas pu être avec nous aujourd'hui et je voudrais que , pour lui marquer notre attachement et notre confiance, nous l' applaudissions et la salle d'ovationner debout notre camarade »
Le 15 avril – 8ème assemblée des ouvrières :après des remarques désobligeantes sur les groupes extérieurs d'un secrétaire de la Centrale FGTB - «  il y des farfelus intellectuels, qui n'ont jamais sué auprès de vous et dont le coeur n' a jamais vibré à l'unisson avec le vôtre » - la salle réclama notre camarade Germaine, qui , vivement acclamée lorsqu'elle vint au micro, déclara 
«   Notre grève n'est pas, comme certains voudraient le faire croire une grève politique.
Quant à moi, je suis membre de l'Union des Femmes, et de plus, je suis fière d'être communiste. »
Le 25 avril, elle est évidemment avec ses camarades du Comité d'Action et du comité de grève , à la tête des travailleuses, dans la grande manifestation de Liège. Place Saint Paul, lors du meeting de conclusion, plusieurs ouvrières demandent Germaine à la tribune. En vain.
Le 5 mai , c'est l'assemblée qui vote la reprise du travail à bulletin secret par 1320 OUI contre 205 NON. Beaucoup de femmes sont absentes -près de la moitié. Quelle a été à cette dernière assemblée la position de Germaine ? A t elle demandé le report du vote ou s'est elle prononcé contre ? Pas de trace tant qu'à présent, et « la Voix du Peuple », dont elle avait rejoint le parti , restera silencieuse à ce sujet...
On ne peut pas dire que Germaine Martens, qui a été en quelque sorte , avec ses camarades, une lanceuse d'alerte sur les discriminations des femmes au travail, ait  « dirigé la grève » , mais en tout cas, elle a été  la" leader"   des ouvrières, et a fait tout ce qui était possible , dans le rapport de force donné , pour les  mener à la victoire.


INTERVIEW DE GERMAINE MARTENS - 1975 ( extraits)
« Nous sommes parties en grève pour obtenir «  A travail égal, salaire égal »
Les syndicalistes nous le promettaient depuis plus d'un an, mais nous n'avions rien vu venir.
L'article 119 du Traité de Rome , déclaration de principe du Marché Commun, obligeait les états membres à payer aux femmes le même salaire qu'aux hommes , pour un travail égal .
Et cela pour janvier 1965 au plus tard.
Mais à l'usine, la femme la mieux payée en décembre 65 gagnait 5 francs de moins que n'importe quel manoeuvre masculin.
C'est pourquoi nous avions comme revendication 5 francs d'augmentation pour toutes : cela unifiait tout le monde, et nous obtenions ainsi l'égalisation avec les salaires masculins les plus bas.
Quand nous avons reçu notre feuille de paie du mois de janvier 66, et qu'on a vu que l'augmentation n'y était toujours pas, nous avons compris qu'il fallait arrêter nos machines.
 
Nous sommes allées dans tous les ateliers et nous avons poussé sur les boutons pour arrêter la production. »( C'était le mercredi 9 février 1966 – NdlR)
Nous avons appelé à une réunion générale . Quand toutes les femmes ont été dans la salle , les délégués sont venus et nous leur avons dit qu'il fallait satisfaction pour nos salaires.
Ils nous ont répondu :  « Attendez, on va discuter avec les patrons .»
Nous avons répondu : « Non, nous avons attendu assez longtemps ! Nous vous donnons 8 jours ; si dans 8 jours, nous n'avons pas eu satisfaction, nous partons en grève. »
Et nous sommes retournées à nos machines bien décidées à faire ainsi .
Et 8 jours après, nous sommes retournées en assemblée ; et comme il n' y avait toujours rien, nous sommes parties en grève
[...]
Nous étions quelques femmes à nous voir souvent à l'usine dans les groupes ( les unités de production) et aux toilettes .
On parlait politique comme les hommes . Une femme qui a travaillé des années à l'usine fait aussi bien de la politique qu'un homme. Elle connaît mieux la politique, car c'est elle qui a le porte monnaie pour vivre , et l'homme ne l'a pas !
On nous parlait de l'égalité ses salaires depuis des mois et des mois.
Comme on ne voyait rien qui changeait, nous parlions beaucoup de grève entre nous, et avec les ouvrières.
Nous étions connues des ouvrières depuis des années ; je parlais dans toutes les assemblées syndicales et je poussais les autres à parler.
C'est nous qui avons arrêté les machines et appelé toutes les ouvrières à la réunion . J'en ai même battu une qui ne voulait pas arrêter.
On ne s'appelait pas Comité d'Action à l'époque, mais nous étions vraiment un groupe d'ouvrières qui agissions ensemble.
Quand la grève a été déclenchée,  nous avons pris le nom de Comité d' Action ...( le CA sera créé le lundi 21 février NdlR)
[...]
Nous avons été aux ACEC HERSTAL et chez SCHREDER et nous les avons fait partir en
grève par solidarité .
Nous avons été souvent aux ACEC de CHARLEROI, qui sont partis en grève .
Nous avons été dans tout CHARLEROI, avec le micro, pour appeler à la solidarité.
A chaque assemblée, nous avons réclamé avec les ouvrières une manifestation à Liège. Nous avons obligé le syndicat à la faire, et nous avons montré qu'après 11 semaines de grève, les ouvrières n'avaient rien perdu de leur courage et de leur enthousiasme... »

« Interview de Germaine » dans « La Parole au Peuple n°15 janvier 1975