vendredi 3 novembre 2017

OCTOBRE 1917 : LES AVENTURES D' EMILE VANDERVELDE ET JULES DESTREE AU PAYS DES SOVIETS (1)

Soviet des usines Poutilov petrograd

Nous commémorons en ce début novembre 2017 le centenaire de la révolution russe de 1917.
L'émergence de l'Union Soviétique suite à la révolution d'Octobre m'a marqué dés mon enfance :
mon père Arthur Tondeur (1), a été , après la guerre , secrétaire pour la région de Charleroi des Amitiés Belgo – Soviétiques.
Mes souvenirs d'enfance sont émaillés d'images de rencontres avec des invités soviétiques ( musiciens, artistes , professeurs) ; leur langue douce et chantante résonne encore dans mes oreilles.
Mon père organisait aussi des projections de films soviétiques dans la région ; nous avions ainsi le privilège de voir en « avant première » , en VO ,le dimanche à la maison ,tel ou tel film , distribué par Progrès – Films. Je me souviens par exemple de la trilogie autobiographique de Maxime Gorki , « Ma vie d'enfant » , « En gagnant mon pain », « Mes Universités » du réalisateur Marc Donskoï.  
Et d'un autre film dont le titre était « Stalingrad »...
Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts depuis, et l'Union Soviétique s'est effondrée il y a 25 ans. 
Mais 1917 restera toujours pour moi, la référence d'une rupture radicale avec le capitalisme d'un peuple qui, classe ouvrière en tête, s'est dressé pour son émancipation.
C'est pourquoi en ce centenaire , je ne résiste pas à l'envie de vous faire partager, cher lecteur quelques lectures de circonstance : les témoignages écrits de 2 personnalités de chez nous dont tant de rues , de places publiques et d'écoles portent le nom.
Témoignages contradictoires de 2 célébrités social démocrates, faits à la fois de beaucoup d'aveuglement et de préjugés , mais aussi d'un peu de lucidité, et qui méritent , à mon avis, d'être connus.
Emile Vandervelde voyage en Russie du 18 mai au 25 juin et il   écrira : « Trois aspects de la révolution russe . 7 mai – 25 juin 1917» (2)
Jules Destrée est ministre de Belgique à Petrograd de la mi octobre 1917 au printemps 1918 et écrira « Les Fondeurs de Neige – Notes sur la révolution bolchevique à Petrograd pendant l'hiver 1917-1918 ; »



Les intérêts de la bourgeoisie belge en Russie avant la Révolution sont énormes mines de charbon, sidérurgie, métallurgie, - avec une forte concentration dans le bassin du Donetz - , verrerie, chimie , tramways , production d'électricité . La Belgique petit pays impérialiste , est le plus grand investisseur étranger en Russie ,rapporté à l'importance de sa population.
Mais , plus peut être que les intérêts économiques de leurs amis capitalistes, ce sont les intérêts
politiques qui guident le gouvernement du Havre et la monarchie dans leurs relations avec la Russie révolutionnaire : la pousser et l'encourager , à tout prix , à continuer la guerre.
Et les mieux placés pour se faire , ce sont les dirigeants du Parti Ouvrier Belge (POB), comme ils l'avaient été en Italie (3) pour faire pression sur le Parti socialiste italien et pour soutenir, y compris financièrement , le dissident jusqu'auboutiste Benito Mussolini .
Le tsar est tombé, les sociaux démocrates mencheviks, et les socialistes révolutionnaires de Kerenski participent au pouvoir dans le gouvernement provisoire de Petrograd . Tous rejettent une politique de rupture de la Triple Entente avec le Royaume Uni et la France.
Le discours social chauvin présentant la boucherie impérialiste , guerre de brigandage pour le partage du monde , comme une guerre sainte de la liberté, de la civilisation et de la démocratie ( « les droits de de l'homme » dirait on aujourd'hui) contre les autocraties, les barbaries des Empires Centraux , prend selon les chefs du POB tout son sens dés lors que « la tache » de l'alliance avec l'autocratie tsariste est effacée.
L'historien Jean Stengers décrit ainsi l'attitude d'Emile Vandervelde , le leader du POB :


«Nous luttions pour les libertés du monde et nous avions pour allié l'empereur de toutes les Russies. Nous luttions pour le droit des peuples, et on pouvait nous opposer la Pologne ou la Finlande».
Grâce à la révolution de février, s'écrie Vandervelde, «cette équivoque a pris fin» . C'est dire qu'il va saluer avec enthousiasme la révolution et la nouvelle «démocratie russe». Désormais, déclare-t-il, l'on pourra apercevoir, «dans sa clarté éblouissante, la portée de la lutte suprême qui met aux prises les peuples du monde entier. D'un côté toutes les autocraties, de l'autre toutes les démocraties» (4 )

C'est dire si la révolution de février a été reçue par eux comme du pain béni
C'est donc le 18 mai 1917 que trois dirigeants de premier plan plan du POB arrivent en Russie : Monsieur le Ministre Vandervelde, Louis De Brouckère et le lieutenant Henri De Man.
Avec un triple but :
  • S'opposer , avec les autres socialistes de l'Entente , les français et les anglais , à une paix séparée ou à toute tendance à la paix à tout prix.
  • Appeler à la solidarité avec la Belgique ( the poor little Belgium) et avec les travailleurs belges dans leur lutte contre l'impérialisme allemand.
  • Prendre attitude auprès des sociaux démocrates russes vis à vis des projets de conférence de Stockholm pour une paix négociée - en fait les amener à renoncer à toute conférence pour la paix et à les convaincre du crédo jusqu'auboutiste « le chemin de la paix passe par la guerre » !



TEMOINS DE LA REVOLUTION A PETROGRAD

Cependant , avant d'entamer leur périple guerrier sur le front, les trois compères visitent Petrograd, le Soviet , alors encore dominé politiquement par leurs amis mencheviks et socialistes- révolutionnaires, ils marchent dans les rues , visitent sept usines à Petrograd , des coopératives à Moscou.
Et le récit d'Emile Vandervelde ( 2) ne manque pas d'intérêt , comme témoignage de ce bouillonnement révolutionnaire qui traverse le peuple russe, qui , comme une éruption volcanique, surgit d'en bas , du plus profond des masses ouvrières et populaires.

« Il faut avoir vécu de telles journées, pour savoir ce qu'est l'enthousiasme des premières semaines d'une grande Révolution.
Au Champ-de-Mars, où les morts de la Révolution ont été enterrés, des cortèges défilaient,chaque dimanche, du matin au soir, apportant des fleurs et des couronnes d'immortelles. Sur la Perspective Newsky, où même à la Novoïe Vremia, même au Crédit Lyonnais ou a la Banque de Sibérie, on avait arboré le drapeau rouge, des foules en fête se pressaient, pour le seul plaisir de fraterniser, d'improviser des réunions, d'acheter des livres, défendus hier encore, de respirer enfin l'air de la liberté. »

« Au Conservatoire, à la Maison du Peuple, dans les théâtres impériaux, on donnait, sans relâche,
des concerts-conférences,où la musique presque toujours était excellente et où des milliers d'auditeurs acclamaient, jusque très tard dans la nuit, les principaux orateurs de la Révolution.
Il eût été difficile, au surplus, de dire à qui allaient les préférences politiques de l'Assemblée.
Maximalistes et minimalistes, bolcheviki et mencheviki, léninistes et partisans de Kerensky
ou de Plekhanoff, se succédaient à la tribune. » (5)

Le soviet de Petrograd


Ils situent la structure industrielle de la Russie et de Petrograd en particulier, de même que la force de la classe ouvrière ouvrière dans ces mois du printemps 1917, qui expliquent beaucoup sur le caractère prolétarien et l'issue victorieuse de la révolution en octobre.

« On pourrait trouver dans d'autres coins du monde quelques usines plus gigantesques encore que les ateliers de construction Poutiloff. Mais nulle part, du moins dans les faubourgs d'aucune grande capitale,on ne compte un nombre aussi imposant d'établissements monstres, et on ne trouve une pareille masse de prolétaires travaillant pour le compte d'une aussi faible poignée d'employeurs. »

« Les ouvriers des usines étaient à ce moment les maîtres de la Russie. Ils l'étaient dans toute la force du terme.
Le Soviet qui les représentait, en même temps que la garnison, constituait le seul pouvoir politique capable de se faire écouter du pays, et eux seuls disposaient de la force, par leur milice, par leur association étroite avec les soldats, par leur cohésion surtout et leur propension à agir de concert.
Il n'y avait ni police ni garde d'aucune espèce ; il n'y avait pas non plus d'autorité régulière, d'autorité morale reconnue, d'autorité traditionnelle subsistante, pour s'opposer à leurs volontés.»

Ils décrivent l'émergence dans les usines des comités d'usine et des comités d'atelier , les soviets ouvriers, élus au suffrage universel, et les compétences qu'ils se sont données, dans cette période de double pouvoir :

On trouve dans la plupart des établissements un Comité d'usine élu au suffrage universel des travailleurs des deux sexes, sans distinction d'âge, d'ancienneté ou de capacité technique, sous le régime de l'égalité la plus absolue.
Il contrôle toute l'activité de l'établissement [...]non plus dans l'intérêt des actionnaires, mais dans celui des ouvriers. Il s'intéresse moins aux conséquences financières de l'exploitation qu'aux conditions de travail qu'elle crée. La différence principale consiste en ceci que les « recommandations » des travailleurs sont, dans les circonstances actuelles, bien plus impérieuses que celles des actionnaires et qu'il est autrement plus difficile de les éluder. »

«  Les comités d'atelier : on en trouve dans tous les ateliers importants.
Ils sont élus, comme les précédents, au suffrage universel.
Ils exercent le pouvoir disciplinaire en lieu et place du contremaître. Ils ont en général le droit exclusif d'embaucher,de débaucher, d'admonester et de punir. Le contremaître n'exerce plus qu'une autorité technique. » 

Ils décrivent la soif révolutionnaire d'égalité et de partage des compétences qui balaie les usines , le combat aussi contre les contremaîtres despotes notamment dans les entreprises contrôlées par les capitalistes étrangers :

« Tel ingénieur fut obligé de prendre pour de longues semaines la place d'un manoeuvre.
Dans certaines mines du Donetz, tout le personnel des bureaux, le directeur- gérant compris, dut descendre à la fosse et connut expérimentalement les douceurs de l'abattage, tandis que des mineurs, dont certains étaient illettrés, siégeaient gravement dans le fauteuil directorial, sur la chaise haute du comptable ou autour de la table du Conseil d'administration. »

« Il ( le contremaître ) est presque toujours mal vu[ ...]à fortiori , quand il est brutal, quand il est injuste, quand il abuse de son pouvoir, très étendu en somme, pour favoriser ses créatures ou rendre la vie impossible à ceux qui se refusent à faire le sacrifice de leur dignité d'homme.
[...]le contremaître expert et exercé dominait son monde [...] enfin et surtout, parce que, une proportion considérable des surveillants et techniciens étaient des étrangers, Anglais, Français ou Belges, un peu trop tentés, dans la naïveté de leur orgueil national, de considérer leurs hommes comme les représentants d'une humanité inférieure et de se conduire comme des « civilisateurs » aux colonies. »

Bien sûr, ce reportage du plus grand intérêt,  transmettant, on peut le supposer, assez fidèlement la réalité révolutionnaire des usines , est émaillé de considérations raisonnables sur la « bonne volonté réciproque, chez les patrons comme chez les ouvriers, qui fera que la Russie échappera au chaos industriel » ; traversée aussi par cette   arrogance des     socialistes des pays développés d'Occident  sur l'improbable « révolution  sociale telle     que   prévue par les théoriciens du socialisme »:

« La Révolution ouvrière suppose des conditions positives, constructives ; elle exige une capacité industrielle et politique dont le prolétariat urbain de la Russie n'a pas encore fourni la preuve et qu'il ne saurait acquérir en un jour." (sic)


Il n'empêche, il met en évidence la vague de fond ouvrière et populaire , la soif de révolution traversant toute la société russe, qui finalement porta les bolchéviks au pouvoir grâce à leur fermeté sur les principes , grâce à leur programme – le paix, le pain et la terre – le seul répondant aux aspirations des masses les plus larges de la classe ouvrière et de la paysannerie , et à leur maîtrise tactique des réactions à l'évolution politique des événements , rapide, faite d'avancées et de reculs .


VANDERVELDE &Co : « PREDICATEURS DE LA GUERRE SAINTE »

1917 VANDERVELDE  s'adressant aux soldats russes pour continuer la guerre.

Passons maintenant à l'étape militaire , but principal de leur voyage
Savourons , avec stupéfaction quand même  dans ce cadre, cet « éloge de la guerre » présentée comme une guerre sainte, salvatrice de la révolution :
Vandervelde reprend à son compte ces horribles lignes sur la guerre, qu'il attribue de façon énigmatique à George Bernard Shaw  , pourtant, par ailleurs, pacifiste britannique et plus tard ami de l'Union Soviétique.
 »[...] Pour avoir un gouvernement uni et omnipotent, il faut commencer par avoir une guerre. Si la Révolution veut être délivrée de la réaction et si la République russe veut éviter de s'effondrer par le mécontentement de la asse ouvrière, le gouvernement révolutionnaire doit se fortifier par la guerre.[...]
Un hasard providentiel épargne aux dirigeants de la Russie l'horrible nécessité de provoquer cyniquement une guerre pour sauver le pays . La guerre est toute faite pour eux ,[...] et la Révolution l'a transformée d'une guerre dynastique pan-slave en une croisade pour la liberté et l'égalité dans le monde.
Et c'est dans cette guerre sainte que réside le salut de la Russie délivrée de l'anarchie »

Vandervelde poursuit :  
« C'est en prédicateurs de cette guerre sainte que nous allions sur le front.
Notre voyage ne devait être ni une excursion d'amateurs, ni un simple moyen de satisfaire notre curiosité. Le généralissime Alexeieff qui nous y avait invités entendait que ce fut une véritable mission de propagande (5)
 
De g. à dr. le chef des ACM(6) ,Vandervelde , ?  , Henri de Man (en uniforme) et De Brouckère

Et de décrire les artifices utilisés par ces prédicateurs de mort , au cours des centaines de meetings tenus parmi les troupes russes pour les pousser au combat .

D'abord leur faire croire , avec des contes et légendes à dormir debout , comme à des enfants , que la poursuite de la guerre est la poursuite de leur révolution contre le tsar, alors que dés avant 1914, les gouvernements anglais et français qu'ils défendaient n'avaient pas hésité à s'allier aux Romanov et à signer avec eux des traités secrets de partage du monde.
Et n'était ce pas le même Emile Vandervelde qui, en octobre 1914, devant le refus des 2 fractions parlementaires bolchevik ET menchevik de voter les crédits de guerre à la Douma russe , avait appelé à « suspendre la lutte contre le tsar » ,pourtant 3ème tête du monstre de la légende ci dessous ?!

VANDERVELDE au corps belge en Russie des Auto - Canons Mitrailleuses (6)( Jezerna 12/06/1917)
La tyrannie en Europe est comme ce monstre dont parle une vieille légende. Il avait trois têtes. Chaque fois qu'un héroïque chevalier en abattait une, elle repoussait. Pour le tuer, il fallait les lui abattre toutes les trois. Eh bien ! le monstre du despotisme européen a également trois têtes.
Elles s'appellent Romanoff, Hohenzollern et Habsbourg. Ce sont celles du tsar de Petrograd, du tsar de Berlin, du tsar de Vienne.
Le peuple russe a abattu l'une des trois têtes. Mais prenez garde ! Elle repoussera, si vous ne
tranchez pas aussi les deux autres ! »
Ensuite combattre la fraternisation avec les frères soldats allemands ou autrichiens, qui se répandait dans les tranchées , et qui était encouragée par Lénine et les bolchéviks , encore une fois avec des contes pour enfants...

Les Allemands qui essaient de fraterniser avec vous sont comme le loup qui voulait manger
Chaperon Rouge. Le loup, pour tromper Chaperon Rouge, mit le bonnet de nuit et les lunettes de la grand'mère. Chaperon Rouge lui demanda : Pourquoi as-tu de si grands yeux,
grand'mère ?[etc.etc.] Et le loup dévora la trop confiante enfant. Eh bien ! prenez garde au loup allemand ! Pendant qu'il essaie de vous attirer par de belles paroles, il aiguise ses crocs pour mieux vous déchirer ! »

Et de décrire les « scènes d' enthousiasme inouïes. » :
Meeting de soldats à Tarnopol durant la visite de Vandervelde
«  Il n'est guère de grands meetings qui ne se soient terminés sans que, après des ovations sans fin entrecoupant les discours et appuyées par les musiques militaires jouant la Brabançonne et la Marseillaise, nous ne fussions portés en triomphe par les soldats. Le tout aux cris de «Vive la Russie libre ! Vive la Belgique ! Vive le socialisme ! Vive l'Internationale !» ...
En voyant ces masses de soldats, sous les plis des drapeaux rouges, aux inscriptions «Liberté, égalité, fraternité», «Vaincre ou mourir», «Mourons pour la liberté», «La Patrie est en danger», et aux sons de la Marseillaise, manifester leur volonté de lutter pour la liberté de leur pays et du monde, nous ne pouvions nous empêcher de nous reporter en pensée aux grandes journées de l'épopée française de 1792»

Et c'est là sans doute la mystification  la plus honteuse de la social démocratie belge : transformer cette guerre initiée avec l'autocratie tsariste – avec ses traités secrets de partage notamment du Moyen Orient - cette guerre de brigandage impérialiste , la maquiller en guerre révolutionnaire pour la liberté, comme les armées de la République partant au combat en 1792 contre l' intervention étrangère des prussiens et autrichiens afin de restaurer Louis XVI sur le trône !
Quoi qu'il en soit , les trois prédicateurs quittent la Russie, le 25 juin satisfaits d'eux mêmes et confiants, en paroles du moins, dans la réalisation de leur rêve : une révolution démocratique bourgeoise, installant de manière durable au pouvoir d'une république parlementaire à l'occidentale – comme chez nous- leurs amis réformistes mencheviks et socialistes – révolutionnaires , enveloppés dans le drapeau rouge et collaborant avec « les ministres capitalistes » , et surtout, bonheur suprême, continuant la guerre jusqu'au bout.
Alexandre Kerenski
Las ! Leurs prêches s'avéreront inefficaces ; l'offensive Kerenski, la dernière offensive russe dans cette sale guerre, début juillet 1917 est un échec total, des troupes refusant de monter au front.
La contre offensive des austro- allemands repousse l'armée russe en décomposition , dont les soldats , définitivement, refusent de « vaincre ou mourir » pour les marchands de canon.
Le vent a tourné ; la volonté de paix est  portée politiquement par les bolchéviks qui  deviennent majoritaires dans les Soviets  ; la situation mûrit pour l'insurrection .
Et ce fut Octobre...;et là commence une autre histoire!




LE DECRET SUR LA PAIX

Il apparaît de toute évidence à travers l'histoire de ces huit mois de révolution que la question politique décisive , centrale et unificatrice a été la question de la guerre et de la paix , tant l'aspiration à ce que cesse cet enfer de mort, de faim et de misère au seul profit des puissants, était inextinguible au sein des peuples de l'ex - empire tsariste qui ont compté 3,3 millions de morts civils et militaires et 5 millions de blessés.
Le décret sur la paix , signé par Lénine le 26 octobre (8/11) proclamait :

« Le gouvernement ouvrier et paysan, issu de la
révolution des 24 et 25 octobre, et qui s'appuie sur les
Soviets des ouvriers et des soldats et des paysans
propose à tous les peuples belligérants et à leur
gouvernement, de commencer immédiatement des
pourparlers relatifs à une paix juste et démocratique.
[...] à laquelle aspire la majorité écrasante
des travailleurs et des classes laborieuses, épuisées et
exténuées par la guerre, la paix que les ouvriers et les
paysans russes, après avoir abattu la monarchie tsariste,
n'ont pas cessé de demander de la façon la plus
catégorique, la paix immédiate, sans annexions et sans
contributions.
« Le fait de continuer cette guerre pour permettre
aux nations fortes et riches de partager entre elles les
nationalités faibles conquises, est considéré par le
gouvernement comme le crime le plus grand contre
l'humanité, et le gouvernement proclame solennellement
sa décision de signer immédiatement les conditions
d'une paix,mettant fin à cette guerre, aux conditions
indiquées ci-dessus, également équitables pour
toutes les nationalités sans exception. 
Le gouvernement supprime la diplomatie secrète,
en exprimant devant tous les pays sa ferme décision de
mener tous les pourparlers au grand jour, devant le
peuple et en procédant immédiatement à la publication
complète de tous les traités secrets[...]
« Le gouvernement propose à tous les gouvernements
et à tous les peuples de tous les pays belligérants
de conclure un armistice immédiat...»(7)


Les Izvestia publient le décret sur la paix le 27 octobre 1917 (9/11)
Décret pour la paix « qui ne manque pas de grandeur » comme le reconnaîtra Jules Destrée , quand ministre de Belgique à Petrograd, il en reçoit officiellement le texte de la part de Léon Trotski, commissaire du peuple aux Affaires Etrangères.
En notant avec lucidité : « Les bolchéviks ont promis la paix immédiate, reconnaissons qu'ils font ce qu'ils peuvent pour tenir parole. » (

Et c'est pourtant ce surgissement d'une lueur de paix dans cette longue nuit de malheur et de guerre, dont on parle le moins 100 ans après, entre les commémorations convenues et patriotardes du 4 août 1914 et celle encore à venir du 11 novembre 1918 .
Sans doute parce qu' il met en cause les engagements dans la « grande guerre de classe » de la plupart des gouvernements bourgeois (incluant des socialistes) européens et autres (anglais, français, belge, allemand , autrichien , italien , grec, portugais, ottoman, roumain, bulgare  , américain, japonais , chinois etc) et leur refus ( plus ou moins catégorique selon leur situation militaire du moment) de tout processus de paix.

A suivre... "Jules Destree , infatigable pélerin de la guerre "

(1) sur Arthur TONDEUR voir: ROUGEs FLAMMEs  ARTHUR TONDEUR  ( 1908 - 1999) TEMOIN DE « L'AGE DES EXTREMES »
 https://rouges-flammes.blogspot.be/2014/05/arthur-tondeur-boma-1908-menton-1999.html
(2) texte intégral :http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3723396
(3) sur l'intervention de Destrée en Italie : voir ROUGEs FLAMMEs : JULES DESTREE en ITALIE
https://rouges-flammes.blogspot.be/2014/07/1914-1918-uomini-contro-et-un-homme.html  
(4)Jean Stengers : Belgique et Russie, 1917-1924 : gouvernement et opinion publique
Année 1988 Volume 66 Numéro 2 pp. 296-328 
(5)toutes les citations suivantes sont extraites de  Emile Vandervelde « Trois aspects de la révolution russe . 7 mai – 25 juin 1917» :http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3723396
(6) sur le bataillon belge d'auto canon mitrailleuses, auquel appartenait Julien Lahaut voir 
(7) texte intégral dans Jules Destrée "Les fondeurs de neige" p184  
A lire aussi sur le POB et la guerre de 1914-1918:
Herwig Lerouge ;Le mouvement socialiste et la Première Guerre mondialeEtudes marxistes n°106
sur la conférence de Stockholm:
Maxime Tondeur :  Minoritaires socialistes — pacifistes, flamingants et révolutionnaires — contre la guerre études marxistes n°112http://www.marx.be/fr/content/%C2%AB%C2%A0des-hommes-contre%C2%A0%C2%BB-deuxi%C3%A8me-partie
sur la mission Vandervelde , voir sur le site de la VRT en néerlandais:  "Socialisten in de bres vóór de oorlog"  17/06/2017: http://deredactie.be/cm/vrtnieuws/14-18/1.3003201

lundi 9 octobre 2017

« UOMINI CONTRO » - A LA RENCONTRE D' ANTONIO GRAMSCI, FILS DU PEUPLE DE SARDAIGNE , MORT EN 1937 - IL Y A 80 ANS -VICTIME DU FASCISME .

MURALE ORGOSOLO :GRAMSCI "Au contact de la classe ouvrière de TURIN,
son adhésion à l'idéal socialiste a mûri..."

Ce mois de septembre 2017 , notre mini camping - car nous a mené, Annie et moi,à la découverte d'une île italienne dont on parle peu , la SARDAIGNE.
Découverte inattendue ; outre la nature sauvage et diverse, une multiplicité de sites , villages et tombeaux préhistoriques ( les nuraghe), un littoral qui, par delà les concentrations de touristes marchandisés, regorge de plages , de criques , de falaises venteuses, et où se nichent aussi quelques vielles cités médiévales.
ORGOSOLO  MURALE
Nous avons ,hélas, de par les contraintes de calendrier, manqué Manifiesta cette année ; mais nous avons rencontré , très présente dans l'île la mémoire d'un fils du pays , ANTONIO GRAMSCI, le dirigeant et théoricien révolutionnaire, fondateur à Livourne en 1921 du parti communiste d'Italie, dont il deviendra le secrétaire général dés août 1924.
Connu pour son rôle d'avant garde dans les 2 années rouges de 1919-1920 et le soutien aux conseils ouvriers de Turin, il sera élu député en 1924. Il est arrêté par les fascistes en 1926 et condamné en juin 1928 par le Tribunal spécial fasciste à 20 ans de prison.
« Pour vingt ans nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner » dira le représentant du ministère public.
Il y a 80 ans , en avril 1937, il s'éteignait , gravement malade après 8 années d' incarcération - de 1926 à 1934 - dans les geôles fascistes de Mussolini suivies d'hospitalisations en libération conditionnelle.
Il aura cependant dans sa prison rempli des feuillets et des feuillets d' une oeuvre politique et philosophique considérable : les « Carnets de prison » et les « Lettres de prison ».


LA « CASA GRAMSCI »
GHILARZA : CASA GRAMSCI 2017
CASA GRAMSCI  Années 1900

C'est à GHILARZA , dans la maison de son enfance qu' a été créée la « CASA GRAMSCI », musée qui retrace sa trop courte vie et évoque son oeuvre .
Antonio GRAMSCI est né en Sardaigne , à Ales (province d'Oristano) le 22 janvier 1891 , 4ème garçon d'une famille de 7 enfants et il y a grandi, étudié , travaillé  et...connu la misère.
L'origine de la famille serait l' Albanie , le village de Gramsh , dans la région d'Elbasan, d'où ses ancêtres auraient émigré dans le Sud de l'Italie, en Calabre , avant de se fixer à Gaète dans la région de Naples.
« Moi même écrit il , je ne suis d'aucune race, mon père est d'origine albanaise récente (de par son père ndlr) et ma grand mère ( paternelle ndlr ) était une Gonzales descendant d'une famille italo- espagnole de l'Italie méridionale . Ma mère est sarde de par son père et sa mère »

ORGOSOLO      MURALE
Famille de la petite bourgeoisie de l'Italie méridionale, (fonctionnaires ou militaires) , son père passe un concours à l’issue duquel il est nommé contrôleur du bureau de l’état-civil de Ghilarza en Sardaigne.
C'est une famille de petits notables , instruits et cultivés , le père et la mère de Antonio sachant lire et écrire l'italien, ce qui dans la Ghilarza de la fin du XIXème siècle est le fait de moins de 10% de la population, ( et de 3% des femmes!!)
Mais la famille Gramsci subira le sort lié aux pratiques politiques du Sud italien et en particulier de la Sardaigne : le père Gramsci , notable du bourg rural de Ghilarza et qui a le privilège, réservé à une toute petite minorité , de pouvoir voter - le suffrage universel n'existe pas - fait le « mauvais » choix de soutenir , aux élections de 1897 un candidat ,professeur de droit, qui n'a aucune chance contre Francesco Cocco Ortu l’homme politique le plus important de la Sardaigne entre la fin du XIXe siècle et la Grande Guerre.
« Sans surprise, ce dernier gagne les élections. Après avoir été élu, il n’hésite pas à faire jouer son vaste réseau de relations pour multiplier les vexations contre les partisans de son adversaire. »
Accusé d'irrégularités dans son travail, Francesco Gramsci est suspendu de sa fonction, arrêté en août 1898 par les carabinieri, enfermé et condamné à cinq années, huit mois et vingt-deux jours de prison !
Le jeune Antonio Gramsci a alors 7 ans.
Commence alors pour la mère et sa famille de 7 enfants une vie de galère et de misère.
Antonio connaît aussi son lot de sacrifices puisqu'il doit interrompre ses études entre l’âge de onze et treize ans pour travailler aux côtés de son frère aîné, Gennaro, au service du cadastre de Ghilarza, soulevant d’énormes volumes pendant dix heures d’affilée, six jours sur sept, ainsi que le dimanche matin, pour un salaire de neuf lires équivalent à un kilo de pain par jour.
Mais ô combien ce kilo de pain est précieux pour la survie de la famille ! »
« J'ai commencé à travailler à 11 ans , écrit-il ... J'ai connu quasi tout le temps les aspects les plus brutaux de la vie »
Et c'est là aussi la source de sa révolte contre les riches, «  moi qui ne pouvais plus continuer à étudier alors que je faisais 10 sur 10 dans toutes les matières de l'école élémentaire – il est toujours premier de sa classe- pendant que les fils du boucher, du pharmacien et du négociant de tissus de Ghilarza , eux pouvaient aller à l'école »
« Très jeune, il prend conscience que son île mystérieuse est aussi une terre où règne en maîtresse la pauvreté, tandis qu’une mince élite concentre la richesse... »

Malade dès le plus jeune âge – il souffre d'une forme de tuberculose osseuse qui s'attaque à la colonne vertébrale- le jeune Antonio Gramsci devra porter ce fardeau là en plus , toute sa jeunesse et toute sa vie, y compris dans les geôles de Mussolini. Mais la solidarité de sa famille , la sollicitude de sa mère , « mia carrissima mamma » surtout , leur volonté commune de résister à tout prix à ce handicap physique par une volonté d'apprendre et de se dépasser dans le travail intellectuel , l'aideront à surmonter la maladie.
CASA GRAMSCI :1928 LETTRE DE PRISON "Carissima mamma"
« Comme tu le sais, cher ami , je ne pourrai jamais abandonner les études qui sont mon unique espérance de vivre honorablement quand je serai adulte, car , comme tu le sais, ma famille n'est pas riche... »
C'est ainsi qu'il poursuivra ses études secondaires , notamment à Cagliari où travaille son frère aîné
Toujours dans la précarité – pas d'argent pour payer le lycée et les livres , les vêtements ,malgré la remarquable solidarité familiale - mais avec une curiosité inépuisable qui s'oriente de plus en plus vers la philosophie et les lettres.
Il devient un lycéen brillant dont les rédactions sont lues en exemple devant la classe.
Et une de ces dissertations se termine par les phrases suivantes
«  La Révolution française a mis à bas beaucoup de privilèges, elle a fait se soulever de nombreux
MURALE GRAMSCI :"Quand il est arrivé en ville, il avait déjà
la tête de celui qui enseigne,il avait déjà  sa grosse
tête bizarre.Il avait  l'air d'être gelé jusqu'au fond des  os"
peuples opprimés, mais elle n’a pas fait que substituer la domination d’une classe à celle d’une autre. En effet, elle nous a légué ce grand enseignement : les privilèges et les différences sociales, parce qu’elles sont produites par la société et non par la nature, peuvent être dépassées… ».

Un professeur lui ouvre les colonnes du journal sarde « L'Unione sarda»  où il écrit son premier article  sur les ...élections à Ghilarza.:  »  dans ce billet plein d’ironie, qui deviendra une des caractéristiques de son style journalistique, il apprend à ses lecteurs que l’arrivée massive des carabiniers pour éviter tout débordement a eu pour effet que les habitants de la petite ville se sont barricadés chez eux, obligeant les autorités municipales à se rendre dans chaque foyer pour y convaincre les électeurs de faire leur devoir civique. »
En 1911- il a 20 ans – il réussit l'examen pour obtenir une bourse prévue pour les lycéens méritants de Sardaigne afin de leur permettre d’étudier à l’université de Turin. Une autre étape de sa vie commence.

LA SARDAIGNE DE GRAMSCI : LES BANDITS ET LES MINEURS

MURALE  ; GROSSE CHASSE A ORGOSOLO
La Sardaigne de Gramsci – au tournant du XXème siècle - c'est un pays que l'unité italienne a laissé sur le côté de la route , abandonné, bloquant même la traditionnelle exportation agricole vers la France, condamnant ainsi de plus en plus les petits paysans, éleveurs et ouvriers agricoles à la misère.
MURALE ORGOSOLO SARDAIGNE
C'est ainsi que se développe l'esprit de rébellion sarde, qui se confond d'abord avec le brigandage .
Le « brigandage » se présente comme une réponse populaire - d'une société essentiellement rurale et pré-capitaliste - à une unification menée par en haut et confiée à l'administration militaire.
Réponse au pillage et aux exactions et réaction au processus brutal du nouveau système fiscal, du service militaire obligatoire, de l'augmentation d'autorité du prix de denrées essentielles comme le pain et le sel.

Les bandes de bandits sont pourchassées dans les montagnes de Barbagie (partie centrale de l'île) par les carabinieri venus du continent , comme dans une chasse au sanglier.
Dans la nuit du 14 au 15 mai 1899 qualifiée de « Saint-Barthélémy sarde », seront arrêtés de manière arbitraire non seulement des hommes mais encore des familles entières : vieillards, femmes et enfants, comme en pays occupé.
Et pour le peuple sarde, les bandits, deviennent presque des héros.
Dans les années 1900, c'est la révolte des mineurs des mines de plomb et de zinc de Buggerru au Sud de l'ile .
Cette mine de calamine était propriété de notre bien connue société belge « Vieille Montagne ».

Partis en grève en septembre 1904 contre une réduction de leur temps de pose , la direction leur envoya les carabiniers. 4 mineurs restèrent sur le pavé, assassinés par la troupe.
Une grève générale de solidarité à l'appel de la centrale syndicale mobilisa toute l'Italie !

MURALE : si j'avais su  ce qu'était la vie à la mine,j'aurais
disparu pendant 100 ans plutôt que de me rendre à ce travail.
Deux ans plus tard, en mai 1906, la question des bas salaires et de la vie chère  provoque des manifestations de masse ,les plus importantes qu'ait connu la Sardaigne , qui démarrent par une manifestation à Cagliari et s'étendent à toute la Sardaigne.
« La cure de plomb », telle a été la réponse des autorités ; la troupe tire sur le peuple : 14 morts et des centaines de blessés.
C'est dans ce contexte économique et social que le jeune Gramsci s'ouvre, avec son frère aîné aux idées socialistes : ils lisent « Avanti » le journal du Parti Socialiste.
Mais , dans un premier temps, ils seront plutôt « sardo - socialistes » s’identifiant plutôt à ce climat de rébellion s’opposant à l’action centralisatrice de l’Etat, mais sans idée directrice , ni programme ,ni organisation politique capable de donner des objectifs à cette rébellion toujours recommencée – les socialistes ne sont qu'une poignée.

« Qu’est-ce qui m’a empêché de devenir une véritable loque empesée ? L’instinct de la rébellion . Déjà, enfant, j’étais contre les riches, parce que je ne pouvais pas continuer mes études....
Puis je me révoltais contre tous les riches qui opprimaient les paysans sardes et je pensais alors qu’il fallait lutter pour l’indépendance nationale de la région : ‘A la mer, les continentaux !’ . Puis j’ai connu la classe ouvrière d’une ville industrielle et j’ai compris ce que signifiait réellement ce que j’avais lu de Marx, tout d’abord par simple curiosité intellectuelle ».

LA QUESTION MERIDIONALE (le MEZZOGIORNO)

Cette connaissance de la réalité sarde ,dans ses tripes et dans son intelligence, sa souffrance et sa révolte, ses racines familiales d' »intellectuel » du Sud, sont, on peut le supposer à l'origine de l'analyse des classes du Midi italien , le Mezzogiorno , écrite en 1926, mais laissée inachevée suite à son arrestation. : «Quelques thèmes de la question méridionale »
Il y élabore la ligne fondamentale des communistes italiens sur les nécessaires alliances de classes du prolétariat du Nord industriellement développé  avec les paysans ( éleveurs et cultivateurs ) – et les intellectuels – du Sud ( le Sud continental, la Sicile et la Sardaigne, « ravalés au rang de colonies d'exploitation ».)
MURALE  :GRAMSCI et LUSSU
"Instruisez vous parce que nous aurons besoin de toute votre intelligence"
Message toujours actuel, d'autant plus que, si la Sardaigne des années 2000 n'est certes plus celle de GRAMSCI, c'est encore et toujours une région pauvre, avec 17% de chômeurs, 56% de jeunes sans emploi, frappée d'ores et déjà par la sécheresse et le changement climatique.
Gramsci combat dans ce texte l'idéologie dominante générale répandue par la presse, l'école, voyant le Sud comme un « boulet de plomb » ; « les méridionaux sont des êtres inférieurs, des semi barbares, voire des barbares complets »
« si le Midi est arriéré, la faute n'en incombe ni au système capitaliste, ni à n'importe quelle autre cause historique, mais à la Nature qui a créé les méridionaux paresseux, incapables, criminels, barbares [....] Le Parti socialiste a servi pour une grande part d'agent de transmission de cette idéologie bourgeoise dans le prolétariat septentrional .
Il fait une analyse approfondie de la société du Sud et du « monstrueux bloc agraire » qui « lie la paysannerie méridionale amorphe et inorganisée au grand propriétaire terrien par l'intermédiaire de l'intellectuel  » et qui «  fait fonction d'intermédiaire et de contrôleur au service du capitalisme septentrional et des grandes banques » .
Il marque les particularités de la Sicile et de la Sardaigne.
Il décrit la couche des « intellectuels méridionaux, de la petite et moyenne bourgeoisie » ( y compris le clergé du Sud italien ) comme une des couches les plus intéressantes de la société italienne .
MURALE ORGOSOLO : tracts des conseils ouvriers
de TURIN pendant les occupations d'usine  1920
Pour conclure : « Il est important que dans la masse des intellectuels se crée une tendance de gauche , tournée vers le prolétariat révolutionnaire. L'alliance entre le prolétariat et les masses paysannes du Midi exige cette formation . Le prolétariat détruira le bloc agraire méridional dans la mesure où il réussira à organiser , à travers son Parti, des formations autonomes et indépendantes de paysans pauvres , mais il ne réussira ...que s'il est capable de désagréger le bloc intellectuel qui est l'armature , souple , mais très résistante du bloc agraire.

  • A noter que la notion d' »intellectuel chez Gramsci, «  inclut toutes les couches sociales ayant une fonction d'encadrement idéologique et administratif ( outre les enseignants et les journalistes , les fonctionnaires, les employés le clergé)
« Antonio Gramsci fut un sarde, sarde de naissance, sarde parce qu’il aima sa terre d’un immense amour ; il l’aima pour elle-même, avec sa beauté simple, avec ses aspérités, avec ses souffrances, celles du peuple sarde qu’il a connues, comprises et partagées. « ( Palmiro TOGLIATTI)

LES MURALES DE ORGOSOLO


C'est à ORGOSOLO , que le sarde ANTONIO GRAMSCI est le plus présent. Présent sur les murs...
MURALE 2016 : Aux migrants
ORGOSOLO est un grand lieu de la Barbagie, la Sardaigne centrale et montagneuse avec ses raids des bandits du XIXème siècle, les révoltes de paysans, puis bien plus tard ,en juin 1969, le combat - victorieux - contre la réquisition par l'armée de terres d'élevage, destinées par le gouvernement
à devenir un polygone de tir, un « Larzac sarde » en quelque sorte.
Les rues de cette petite commune comptent des centaines de peintures murales pour l'essentiel progressistes et révolutionnaires.
La première peinture murale à Orgosolo fut réalisée en 1969 par le collectif anarchiste nommé Dioniso. Quelques années plus tard, pour honorer la Résistance et la Libération d’Italie du nazi-fascisme, un enseignant d'origine siennoise et les élèves du collège ont réalisée d’autres peintures enrichies successivement par la contribution d’artistes et groupes locaux.
Aujourd'hui, c'est toute l'histoire contemporaine de la Sardaigne, de l'Italie et du monde qui est évoquées sur les murs .
Quel ne fut pas notre étonnement , en prenant un  expresso à une terrasse de découvrir notre première « murale » sur le mur d'en face une évocation de la Rote Armee Fraktion et d'Helmut Schmidt « expert en suicide d'état »
Des bandits d'Orgosolo au travail des mineurs et à la lutte – victorieuse- contre les bases militaires US de l'OTAN sur les îles de la Maddalena.
De la lutte contre la guerre – massacre de 14-18, à l'Espagne républicaine, à la Résistance anti fasciste , des guerres du Vietnam et d' Irak , à la solidarité avec les migrants.
De Garibaldi à Che Guevara , Salvador Allende et ... à ANTONIO GRAMCI .



UOMINI CONTRO : EMILIO LUSSU
Un autre « HOMME CONTRE »  d'origine sarde, contemporain de GRAMSCI est aussi très présent  sur les murs d'ORGOSOLO : EMILIO LUSSU né en 1890 dans un petit village de la Barbagie (Sardaigne centrale)
MURALE ORGOSOLO
" Ce qui se passe   à PRATOBELLO contre les bergers
et les agriculteurs est une provocation colonialiste; il faut remonter
à la période fasciste pour trouver semblable arbitraire.
 C'est pourquoi je me sens inconditionnellement solidaire des paysans
et éleveurs de ORGOSOLO qui n'ont jamais capitulé.
j'étais en meilleure santé, je serais parmi eux"
 Emilio LUSSU - juillet 1969
Nous ne le connaissons pas, mais en fait nous le connaissons très bien par son chef d'oeuvre « Un anno sull'Altipiano », écrit en 1938 et qui est porté au cinéma en 1970 par Francesco Rosi sous le titre Les Hommes contre (Uomini contro). Il avait participé à la première Guerre mondiale en qualité d'officier de réserve dans la Brigade Sassari, constituée en grande partie de paysans et bergers sardes. Et il raconte la vie des soldats italiens dans les tranchées et décrit l'irrationnel, le non-sens de la guerre et la discipline militaire. Le roman sera publié en France sous le titre « Les Hommes contre ».
Lussu fut parmi les fondateurs du Parti sarde d'action, un mouvement autonomiste et fédéraliste qui pose au centre de son action la question nationale sarde. Ce mouvement rassemble les paysans et pasteurs sardes au nom de la distribution des terres et des pâturages contre les riches propriétaires agraires et les partis politiques qui les soutiennent, et combat la montée en Sardaigne des fascistes.
Il connaîtra aussi aussi les prisons de Mussolini.dont il s'évadera et co-fondera en exil le mouvement antifasciste clandestin insurrectionnel « Giustizia e Liberta »
Plus tard, bien plus tard en 1969 ,il soutiendra le mouvement anti - militariste contre le camp militaire de Pratobello , près d'Orgosolo.

ORGOSOLO :LUSSU
"Nous n'avons pas jeté au vent notre jeunesse pour un lopin de frontière lointaine
mais pour un plus haut idéal de liberté et de justice"


BIBLIO: Frétigné; ANTONIO GRAMSCI, VIVRE  C'EST RESISTER Armand Colin
                J. DUCOL: ANTONIO GRAMSCI, une pensée révolutionnaire     Connaissances et savoir          
GRAMSCI  «Quelques thèmes de la question méridionale »
                 https://www.marxists.org/francais/gramsci/works/1926/10/gramsci_19261000.htm