La Force Publique fut le bras armé de la conquête coloniale du Congo par Léopold II continuée par le gouvernement belge après 1908, de la soumission de son peuple, en écrasant par les armes toute forme de résistance. Et elle le resta jusque au lendemain du 30 juin 1960.
Elle fut aussi en 1914-18 le relais militaire de la Belgique en Afrique, dans la guerre entre puissances coloniales pour le partage du gâteau africain.
Quant aux troupes de la Force
Publique, elles étaient recrutées sur place ; la chair à canon serait
« congolaise » ; cela évitait l’envoi de corps expéditionnaires
de la métropole, contesté par l’opinion, et dispendieux pour les finances
publiques, et permettait de diviser le peuple en dressant des Congolais contre des Congolais.
Car la Force Publique, sous commandement essentiellement belge, sema la mort et la désolation autour
d’elle : exactions et massacres pour rentabiliser la récolte du caoutchouc, réquisitions
de vivres, expéditions punitives contre les insoumis, répression féroce de toute
mutinerie, etc.
La FP comptera aux moments cruciaux
de la guerre coloniale jusque 14000 hommes issus, de toutes les régions du
Congo. (à part les mercenaires recrutés sur les côtes Ouest et Est de l’Afrique
(Sierra Leone, Nigeria, Zanzibar)[1]. Souvent désignés par les
chefs coutumiers qui devaient livrer des quotas de recrues, ils quittaient leur
village, avec femmes et enfants, qui les accompagnaient dans toutes les
expéditions.
Mais Léopold II et le haut commandement militaire, en créant ainsi une nombreuse armée africaine, soulevait une pierre qui leur retomba sur les pieds : c'est au sein même de la FP que , dans les années 1890, les principales révoltes contre les colonisateurs eurent lieu, réduisant d'ailleurs à néant leurs visées d'expansion vers le Soudan.
LES GUERRES DE LA
FORCE PUBLIQUE (1)
· LA CAMPAGNE
« ARABE »
La première guerre menée par le
Force publique fut « la campagne arabe » de 1888 à 1894[2]
L’est du Congo avait été touché,
dès la moitié du XIXème siècle par la pénétration, à partir de la côte Est de
l’Afrique (Zanzibar) de la civilisation islamisée, influencée par la culture et
la langue arabe originaires de la péninsule arabique. (Oman)
Comme cela avait été le cas, dès
les années 1500, pour l’esclavagisme européen, à partir de la côte atlantique, elle
s’accompagnait de chasse aux esclaves, destinés à transporter vers la côte de
l’Océan Indien l’ivoire et autres matériaux précieux, et à être là, vendus pour
les plantations ou pour l’exportation vers les féodalités arabes du Golfe ou en
Inde.
Des cités de l’Est du Congo, comme
Uvira, étaient, dès 1870, de véritables plaques tournantes de ce trafic, et des
régions entières étaient administrées, sous leur influence, ralliant des chefs
locaux, s’appuyant sur des troupes chargées des razzias.
On les appela à l’époque les
« Arabes », ou les arabo-swahilis ou aujourd’hui les
« arabisés » ou encore les « Ngwanas »[3]
Léopold II entrait directement en
concurrence avec eux : il voulait s’emparer du même ivoire et avait besoin
de la même force de travail, et encore bien plus, pour récolter le caoutchouc !
Les chefs de l’EIC firent du tout puissant maitre des esclavagistes, Tippo tip, leur vassal, en lui confiant le gouvernorat de la province des Stanley Falls ! Après de multiples et sanglants combats, qui firent quand même 70000 morts dans la population congolaise, fin 1894, l’affaire était entendue.
Les stocks du pillage de l’ivoire iraient vers l’Ouest, l’esclavage serait remplacé, et ce sur une bien plus grande échelle, par le travail forcé pour la récolte du caoutchouc, et ce au nom de « la lutte contre l’esclavagisme » !

Stock d'ivoire à Léopoldville. Destination Matadi et Anvers

(Felix) Georges Tondeur évoquera les révoltes congolaises liées à cette situation :
« Un soir, je rencontrai à la factorerie de Mompeza quelques agents de la S.C.A. (Société Commerciale Anversoise)[4] qui avait une grande concession dans la Mongala. Son activité consistait essentiellement à acheter ivoire et caoutchouc de cueillette.Chaque village était tenu de fournir tous les mois une quantité déterminée de caoutchouc. Cela imposait de lourdes corvées aux indigènes qui devaient se rendre dans la forêt pendant de longs jours pour récolter le latex de lianes. Le mécontentement avait déjà provoqué plus d'un drame ; des Blancs avaient été massacrés et mangés. »[5]
La Force Publique assurera l’ordre de la récolte menant des opérations de guerre pour mater les populations et assurer les quotas de production fixés.[6]
C’est ainsi que le roi Léopold II est devenu le plus grand marchand de caoutchouc et d’ivoire et le plus grand propriétaire foncier qui ait jamais existé.
LES "BAONIS"
« En 1895, éclate à Luluabourg la première mutinerie des soldats de la Force Publique qu’on appellera dans l’histoire officielle la « révolte des Batetele », lui donnant ainsi l’étiquette tribale de la population d’une région « arabisée » de la cuvette centrale du Congo. L’amalgame « mutins = UNE tribu = arabes esclavagistes » pouvait ainsi s’imposer, alors que, de toute évidence ce furent des révoltes interethniques de mécontentement de soldats congolais, contre les abus et les mauvais traitements infligés par les officiers blancs. Ils voulaient s’affranchir du pouvoir absolu, humiliant, supérieur et raciste.
Ils portaient des éléments de solidarité et de
conscience nationale. Même si eux-mêmes exercèrent aussi des formes de terreur pour
s’emparer de vivres, notamment contre les populations ralliées à l’EIC.
Guy De Boeck les a appelé « les
Baonis » ceux qui sont « hors la loi », en rupture de ban, dans
le sens où « ils ont voulu sortir de la loi imposée par l’occupant »[7]
"Nous nous sommes révoltés parce que nous étions traités comme des esclaves."
En 1896, sous pression de Léopold II, les troupes de la Force Publique, recrutées à la hâte se mettent en marche vers le Nord Est, sous le commandement du vice -gouverneur général de l’EIC, le commandant Francis Dhanis.
Leur
mission ? Occuper militairement au plus vite le « Lado » enclave
aux confins du Soudan et, ainsi être politiquement en position de force pour
participer au repartage colonial du Soudan, occupé par les rebelles « mahdistes ».
Mais la marche infernale de plusieurs mois dans la forêt
tropicale, le portage de lourdes charges (caisses de munition, bagages des
blancs, vivres, marchandises à échanger), la chaleur accablante, l’hostilité de
la population locale, et surtout la pénurie de vivres et la famine mêlée à une
discipline sévère punitive exercée par les officiers Blancs contre les soldats,[8] provoqueront
la deuxième révolte des « Baonis ».
Le 14 février 1897, lors de l'appel du soir, à Ndirfi, les soldats se ruent sur leurs officiers et les massacrent. La révolte s’étend rapidement.[9]Une longue guerre entre les soldats révoltés armés (près de 6000 soldats) et plus ou moins formés au combat et des troupes fraîches de la Force Publique, recrutées à la hâte, commandées par de multiples officiers blancs, s’engage alors.
Ce
fut une guerre cruelle, sans quartier, qui fit des milliers de victimes, non
seulement parmi les révoltés, mais aussi parmi les populations civiles réquisitionnées.
Des dizaines d’officiers belges et
européens y laissèrent la vie.
Elle durera 4 ans de 1897 à 1901, de victoires en défaites, d’affrontements frontaux en combats d’embuscades, et s’étendra sur près de 2000 km des confins nord - est du pays jusqu' à la région du Kivu et du lac Tanganika, où les « Baoni » occupèrent un temps Uvira.[10]
"Au Kivu, une troupe de quelque
2 500 révoltés, commandés par Changuvu, (parfois écrit 
Drapeau des Baonis
Cungufu) se réfugia dans les montagnes proches de Fizi..Ils furent finalement vaincus, en
octobre 1898, par le capitaine C. Heck
(de l'armée de Dhanis) à Bakara et Kaboge (rive Ouest du lac Tanganika), où Changuvu trouva la mort."[11]

« Des bandes assez mal organisées de Baoni hantèrent les parages du lac Kivu. Ils furent attaqués et battus le 31 juillet 1900 par le capitaine Poortmans qui fit 75 prisonniers. Un groupe se rendit au commandant Anderson au début de 1901. Ils possédaient encore une centaine de fusils. Mais la partie la plus importante des révoltés se réfugia an Afrique Orientale allemande. »[12]
La Force Publique réoccupa
ses différents points d’appui dans la région des Grands Lacs (Uvira, Lubirizi,
Cyangugu, Nyakagunda) à la fin de 1899 et au début de 1900.
Nous
sommes là à peine quelques mois avant l’arrivée du lieutenant Tondeur dans la
région ; il évoque dans sa correspondance ces événements.
Il écrit le 4 mars 1901, depuis Shangugu (Cyangugu)
:
« Le Congo
Belge », écrit que l’Etat est enfin débarrassé du cauchemar des Batetela
révoltés ; à l’époque où cela a été imprimé, c’était inexact.
A l’heure
actuelle, c’est devenu vrai : la
dernière bande s’était réfugiée au Nord du Kivu ; elle s’est rendue il
y a quelques jours aux Allemands, qui les ont envoyés à Usumbura, en face
d’Uvira.
Le soldat allemand
qui m’a apporté cette nouvelle m’a dit qu’ils étaient encore 1000 hommes avec
100 fusils et des cartouches. Je crois qu’il y a là de l’exagération… [13]»
La troisième révolte de la Force
Publique, de bien moindre ampleur, et rapidement réprimée, se déroula le 17
avril 1900 dans la capitale de l’EIC, Boma, ce qui lui donna un retentissement
international.
La cause de
leur mutinerie au fort de Shinkakasa en 1900 est évoquée par G. De Boeck. : "La
garnison comprenait 200 soldats réguliers et autant de soldats travailleurs :
beaucoup étaient des relégués, exilés là parce que « rebelles »,
révoltés ou originaires d’ethnies suspectes (les Tetela par exemple). Cest le
refus de libérer nombre d’entre eux de la vie militaire au terme de leur temps
de service de 7 ans, en violation de la loi coloniale elle-même, qui fut à
l’origine leur révolte."[14]
(Félix) Georges Tondeur, le frère d’Arthur,
en porte témoignage :
« Au début de
1900, une révolte avait éclaté au fort de Shinkakasa. Des soldats Batetela
s'étant emparés du magasin d'armes, les Blancs ne durent leur salut qu'à la
fuite et se réfugièrent à Boma. Un seul d'entre eux, un charpentier, fut tué
sur place. Les révoltés, maîtres du fort, tentèrent de bombarder la capitale
mais, comme ils ignoraient l'art de pointer un canon, aucun obus ne porta sauf
un seul tombé dans le parc du Gouverneur Général, sans faire de victime.
On organisa
l'attaque du fort par la garnison de Boma qui réussit à entrer dans la place.
Des révoltés furent capturés, passèrent en Conseil de guerre et furent
fusillés.
Le palais du gouverneur général à Boma
(photo familleTondeur)
D'autres,
emportant des fusils Albini et des munitions, avaient pris la fuite.
C'est à ce moment
que, craignant une attaque des révoltés, on organisa à Léopoldville des rondes
de nuit, pour le contrôle des sentinelles postées autour de la station. En
juillet, quand j'arrivai à Léo, les rondes de nuit continuaient bien qu'aucune
sorte d'attaque ne fut plus à craindre et il en était encore ainsi à ma rentrée
en Europe, en 1903. »[15]

(photo familleTondeur)
AU KIVU
La région de Nya Lukemba, (presqu’île dans l’actuelle Bukavu), où le lieutenant Tondeur est nommé chef de poste au début 1902, faisait partie du royaume Bushi, un petit royaume parmi la myriade de royaumes aux cultures aristocratiques, pastorales et guerrières de la région des Grands Lacs de l’Est Africain (Buganda, Ruanda, Burundi, Bushi, etc.)

Royaumes de la région des Grands Lacs
(extrait de E. Mworoha "Monarchie plantes et rituels agraires dans l'Afrique des Grands Lacs")

(extrait de E. Mworoha "Monarchie plantes et rituels agraires dans l'Afrique des Grands Lacs")
Elle était habitée par les Bashi, ou le
peuple Shi(*) avec une langue, des coutumes religieuses, des échange économiques communs.
(*) Le mot Shi
désigne un habitant du Bushi. Ce territoire du Bushi est habité par les Bashi
au pluriel. La langue des habitants du
Bushi est le mashi.
Le
royaume avait une superficie de 4000 km2, supérieure à celle, par exemple en
Europe, du Grand- Duché de Luxembourg ; la population, au regard des chiffres
africains de l’époque y était nombreuse et dense (200000 habitants en
1923).
C’était parmi les régions les plus peuplées de l’Afrique centrale.
Le royaume Bushi[16] daterait de 1380, et la
dynastie des « Nabushi Kabare » remonterait aux années 1600 ; le
Mwami Nabushi Kabare Rutaganda (1889-1919), qui est au centre de ce récit en était
le XXIVème descendant.
Au fil des siècles, ils avaient dépassé la
structure sociale clanique, pour se doter de structures étatiques, de type
féodal.
A la tête de cette organisation le
roi (le Mwami) » tient non seulement la place la plus éminente, mais
aussi il concentre, entre ses mains, tout le pouvoir social, économique,
juridique et politique ». Il régnait, entouré d’un conseil de sages,
« notables d'origines
ethniques diverses, auxquels il délègue une partie de son pouvoir, et qu’il nomme
et destitue selon sa libre volonté. » [17]
Il est ainsi au sommet d’une pyramide
s’étendant dans chaque village. Il y possédait la terre qu’il cédait en culture :
chaque ménage disposait d'un terrain sur lequel il établissait sa résidence et
pratiquait les cultures nécessaires pour sa subsistance.
Comme tribut, le paysan devait
effectuer des travaux pour le Mwami ou les princes, et leur livrer annuellement
un certain nombre de vaches.
« Il y avait dans ces rapports inégalitaires, déjà bien affirmés, une exploitation de la masse paysanne par ses gouvernants. »[18]
La relative prospérité matérielle des Bashi
facilitait leur résistance en les rendant économiquement indépendants.
Profitant d’un sol volcanique très fertile
et d’un climat favorable, au Bushi, on récolte deux fois l'an les cultures de
base : haricot, le maïs, le sorgho, les patates (pommes
de terre et patates
douces). La culture
des bananes y
était très dominante.
En élevage, la possession de vaches constitue
une richesse pour la famille (leur nombre est le signe visible du statut social.)
A travers de multiples guerres intestines,
au sein de la dynastie elle -même, le royaume s’était au XIXème siècle,
affaibli et divisé en plusieurs royaumes.[19]
Ils avaient en outre, à travers une
répétition de défaites et de victoires repoussé des invasions extérieures essentiellement
venues du Ruanda, les razzias des « arabisés » engagés dans le trafic
d’esclaves et d’ivoire vers la côte Est. Ils avaient aussi connu la guerre
entre la Force Publique, commandée par les officiers blancs contre les Baonis,
rassemblés dans la région et vaincus partiellement, en plein Bushi à Ngweshe en
juin 1898.
Ils avaient néanmoins su maintenir, malgré
leurs divisions, la souveraineté de leurs royaumes (Kabare, Ngweshe, etc.)
Cette expérience guerrière séculaire en
avait fait un peuple d’excellents combattants et de résistants aux invasions.

photo: "KIVU 1912" - album de Pierre. Dubois
à partir de "Panorama du Congo" TCB

photo: "KIVU 1912" - album de Pierre. Dubois
à partir de "Panorama du Congo" TCBArrivèrent alors les Blancs…
« (…) L’arrivée des agents de
l’administration à partir du poste d’Uvira fut une mauvaise nouvelle : le blanc
venait installer des nouveaux postes sur les rives de la Ruzizi.
« De colline en colline, une étrange
nouvelle courait : dans le fond de la Ruzizi, des hommes à peau blanche
venaient d’arriver. (…) Ils étaient armés de lances crachant le feu et
terrorisaient la population en prenant leurs biens et en tirant sur eux ;
Les sorciers prédisaient les pires des calamités si ces hommes venaient à
fouler les terres du Bushi. »
(…)
Des procédures existaient néanmoins pour l’intégration d’un
étranger : normalement, quand un étranger arrive, le minimum qu’il
puisse faire, c’est de se présenter au Mwami avant de s’installer, d’exposer
son identité et ses intentions …
Au
contraire, les nouveaux administrateurs venus d’Uvira… exigent collaboration et
dictent désormais le nouvel ordre devant régir le quotidien. Ils excellent en
arrogance et se moquent des coutumes traditionnelles incarnées par le Mwami dont
le pouvoir émanant des ancêtres est reconnu par tous. »
(…)[20]
"dans le fond de la Ruzizi, des hommes à peau blanche venaient d’arriver. (…) Ils étaient armés de lances crachant le feu et terrorisaient la population en prenant leurs biens et en tirant sur eux. "

Le fort d'UVira (après 1908)

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